Des mythes à pied d'oeuvres

Des mythes à pied d'oeuvres

L'Euro 2016 bat son plein : plutôt que ronchonner sur l'overdose de foot-spectacle, peut-être faut-il (re)lire les nombreux écrivains qui ont dit leur amour de ce sport. Et aussi, en sens inverse, considérer les grands footballeurs comme des artistes.

Aucun enfant ne dit : « Maman, je fais comme Diderot ! » En revanche, beaucoup hurlent : « Regarde, je suis Messi ! » Jusqu'à l'adolescence, il est plus aisé de s'identifier à un sportif qu'à un écrivain. Adulte, il n'est pas interdit de se prendre pour Cristiano Ronaldo quand il perfore une défense à grande vitesse. « Toute passion qui remonte à l'enfance a quelque chose de sacré », a écrit Gérard de Nerval. En 1959, j'ai assisté à mon premier match au stade du Ray, à Nice, en nocturne. Un choc visuel. J'étais fasciné de voir des hommes jouer. Je ne savais pas que « taper dans un ballon » pouvait être un métier. Les pères initient souvent leurs fils au football pour créer du lien, et même du liant. Évoquer des actions, des résultats, des victoires ou des défaites, cela revient à parler d'amour. On ne peut pas suivre ce sport si l'on n'en saisit pas la magie, la mystique. Qui se passionne pour une partie d'échecs s'il n'en connaît pas les règles ? « Le football ce n'est pas une question de vie et de mort, c'est bien plus important que cela », a déclaré Bill Shankly, le glorieux manager de Liverpool encensé par David Peace dans Rouge ou mort (2013). Suivre un match réclame beaucoup d'attention car il faut terminer mentalement toutes les actions qui n'arrivent pas à leur terme. Le football ce n'est pas l'exubérance des tribunes ou les affaires de corruption à la FIFA. Tout l'intérêt du football provient qu'on ne sait pas ce qui va se passer sur le rectangle vert. Les films sont des émotions en conserve. Les livres ont l'encre sèche depuis longtemps. Bien que le théâtre se déroule aussi en direct, l'issue de la pièce est déjà écrite dès le lever de rideau d'une représentation. Au football, pas de play-back possible. Les matchs en différé sont peu appréciés parce que le football est l'émanation de la vie. L'opposé d'un tableau figé pour l'éternité.

Un véritable amoureux de football a été néerlandais avec Van Basten, argentin avec Maradona, italien avec Baggio, brésilien avec Ronaldinho et français avec Zidane. Les virtuoses font vibrer comme s'ils étaient Fanfan la Tulipe, Zorro ou d'Artagnan. Un match, joué ou regardé, exige le regard périphérique. Le football est un langage universel de signes. Un vocabulaire de gestes. Une grammaire de précision. Le pied n'est qu'un instrument, l'artiste c'est le cerveau. Le football est une fabrique de héros à l'air libre. Le capitaine de l'équipe de France, Étienne Mattler - futur résistant torturé par la Gestapo - chanta « La Marseillaise » à tue-tête dans un banquet officiel dans l'Italie fasciste. L'Autrichien Matthias Sindelar fut retrouvé mort chez lui parce qu'il refusa de jouer pour l'Allemagne nazie. Rachid Mekhloufi renonça à l'équipe de France pour créer l'équipe du FLN qui activa l'indépendance algérienne. Le militaire hongrois Ferenc Puskás a fui son pays pour dénoncer le joug communiste. Le docteur-footballeur Sócrates instaura la démocratie au SC Corinthians Paulista de São Paulo pour défier la dictature militaire brésilienne. Pourquoi est-il plus honorifique d'écrire des âneries politiques que de célébrer les grandes figures du football qui sont des madeleines de Proust ? Les écrivains Jacques Perret, Georges Perros et Eduardo Galeano, eux, ont considéré le football comme un des beaux-arts.

De Camus à Handke

Les premiers intellectuels à vanter les bienfaits du football furent Jean Prévost, Albert Camus et Henry de Montherlant, qui dit tout le bien qu'il pensait des footballeurs dans Les Onze devant la porte Dorée (1924), où il note que « l'ailier est un enfant perdu ». Toujours déroutant dans l'observation, Peter Handke, l'auteur de L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1972), a lui-même joué ailier : « À cet endroit l'herbe était plus haute et les filles pouvaient mieux me voir... » À l'opposé, Umberto Eco n'était pas intéressé par le football, sauf en période de Coupe du monde quand il faisait dire à son fils : « Papa ne peut pas répondre au téléphone, il regarde le match... » Ce mensonge lui permettait d'accorder encore plus de temps au manuscrit en cours. Pier Paolo Pasolini éprouvait au contraire une authentique passion pour le football. Au journaliste de La Stampa qui lui demanda ce qu'il aurait voulu être s'il n'avait pas été cinéaste, il répondit : « Un bon footballeur. Après la littérature et l'éros, pour moi le football est l'un des plus grands plaisirs. » Lors de chaque film, il organisait des matchs pour souder l'équipe du tournage. Parmi les stars du calcio de son époque, Pasolini décelait un prosateur chez Giovanni Rivera (Milan AC) et un poète chez Sandro Mazzola (Inter Milan). Il adorait ouvertement le club de Bologne, sa ville natale. Depuis le coup d'envoi donné par tous ces pionniers, Jean-Philippe Toussaint a publié aux éditions de Minuit La Mélancolie de Zidane (2006) et Football (2015) sans être accusé de double crise d'abêtissement. Chez cet éditeur cela revient à proposer une ode à Pelé par Beckett. Au FC Littérature, on recense aussi Bernard Chambaz, François Bott et Pol Vandromme. Tous démontrent que la compétence est supérieure à la passion.

Les détracteurs du football ne savent pas que le sport populaire est l'accord parfait du pied avec la terre. Gardien de but dans sa jeunesse, Albert Camus allait jusqu'à dire que le « football est de gauche, et le rugby, de droite ». Le Prix Nobel de littérature 1957 se rendait souvent à Colombes pour y encourager ses amis pieds-noirs du Racing Club de Paris. Avec l'Euro 2016, disputé en France, le football devient tendance au point que Philippe Sollers s'amuse à jouer au supporter (Le Monde du 23 avril). Voir le « Vénitien de Bordeaux » avec l'écharpe d'un fan des Girondins c'est comme si Franck Ribéry s'affichait avec une Pléiade. L'aficionado de l'intermittent du spectacle Yoann Gourcuff ne dit pas un mot sur l'historique Alain Giresse et estime qu'à Bordeaux le football « est une passion retenue ». C'est faire l'impasse sur l'ex pugnace président Claude Bez, le meilleur ennemi de Bernard Tapie, alors son homologue marseillais. On est loin de la fraîcheur d'âme de Raymond Guérin (1905-1955), qui demanda sur son lit de mort le résultat de Bordeaux-Marseille. L'exigeant auteur de L'Apprenti et des Poulpes quitta ce monde sur une victoire à domicile.

Les footballeurs ont pris la place des acteurs dans l'imaginaire du public. Hier, on rêvait d'être James Dean ou Marlon Brando. Aujourd'hui, on suit les aventures des footballeurs au gré de leurs exploits ou dérives extra-sportives. La presse mise sur le football depuis les frasques de George Best, à la fin des années 1960. Le charisme du play-boy de Manchester United faisait de l'ombre à David Bowie et à Jim Morrison. Outre son immense talent, le premier footballeur au statut de rock star avait des formules chocs : « J'ai claqué beaucoup d'argent dans l'alcool, les filles et les voitures de sport. Le reste, je l'ai gaspillé. » L'insolence de ses sentences a la même efficacité que ses actions offensives. « En 1969, j'ai arrêté les femmes et l'alcool. Cela a été les vingt minutes les plus dures de ma vie. » Ou encore : « À Los Angeles, j'avais une maison au bord de la mer. Mais, pour aller à la plage, il fallait passer devant un bar. Je n'ai jamais vu la mer... » Digne de Charles Bukowski et d'Antoine Blondin. Avec Best, les non-initiés au football ont admis que les footballeurs n'étaient pas forcément des « cons qui tapent dans un ballon ». Jusqu'à l'Irlandais, le football ne concernait que les spécialistes. Le grand public ne s'était pas rendu compte qu'on désignait acteurs les footballeurs alors qu'on ne dit jamais joueur pour un comédien.

Extases de la frustration

Le football génère une mythologie souvent occultée par des faits divers. Le romancier John King, proche de Chelsea, a maintes fois écrit sur le hooliganisme. Jadis il aurait écrit sur les blousons noirs liés au rock'n'roll. Différents des joueurs mercenaires qui changent de clubs comme de chemises, Francesco Totti et Ryan Giggs n'ont jamais quitté leur club formateur, la Roma et Manchester United. Le football n'est plus un sujet avilissant. Il suffit de lire Le Dernier Penalty de Gigi Riva, qui analyse les composantes de l'ex-Yougoslavie à travers les équipes de football, et Le Rêve de Walacek (1998) pour s'en persuader : Giovanni Orelli y entremêle Paul Klee et la victoire des Suisses contre l'Allemagne nazie lors de la Coupe du monde 1938, en huitième de finale (4-2). Le style du mythique attaquant brésilien Garrincha est aussi unique que la façon d'écrire de Flaubert. Le toucher de balle est la signature du talent. En fin de carrière, il disparaît pour toujours. Chaque grand joueur a son phrasé corporel.

Après l'ère Kopa, sans télévision, l'engouement français pour le football débuta avec l'épopée de la vague verte stéphanoise. C'est à partir de la finale européenne perdue en 1976 par l'Association sportive de Saint-Étienne que les régents de la communication ont médiatisé à outrance le football. Ses détracteurs ne virent qu'une nouvelle façon d'abrutir le pays par un nouvel opium du peuple. Il est flagrant de constater que ceux qui détestent le football ne dénoncent que les à-côtés de ce sport : hooligans, racisme, dopage, magouille à la FIFA. Jamais un mot sur la pratique du football. Cela revient à condamner les autoroutes parce que s'y produisent des accidents. Il est temps d'admettre que le football a toujours été en avance sur la société. En 1998, des observateurs décrétèrent que le pays devait s'inspirer de l'équipe de France de Zidane, Thuram et Djorkaeff parce qu'elle formait un merveilleux melting-pot. Les commentateurs brodèrent sur le succès français en Coupe du monde sans tenir compte du passé : Raoul Diagne et Larbi Ben Barek furent de légendaires bleus dès les années 1930. Le défenseur Diagne, fils du premier Africain élu à la Chambre des députés, oeuvra pour instaurer le professionnalisme. L'époque Platini (1978-1986), d'origine italienne, englobait déjà Trésor, Janvion, Amoros, Fernandez, Tigana, Stopyra, des patronymes venus d'ailleurs. Avant 1998, le football avait intégré la vague autrichienne, italienne, polonaise, arménienne, espagnole, nord-africaine... soit un kaléidoscope de nationalités qui a enrichi le fond de jeu. Le football est devenu une religion du fait de sa médiatisation quotidienne. Aucun universitaire ne dénigre le rugby, sport confidentiel à l'échelle mondiale.

À la vérité, le football est le simulacre de la guerre. Paul Auster a noté que les Européens avaient inventé une façon de se haïr sans s'entretuer ! Le football ne doit pas se juger lors d'un match de championnat mais au cours d'une rencontre à élimination directe. Au fil des ans, l'on a admis que Zlatan Ibrahimovic était plus une vedette qu'un champion. Une vedette fait rêver le peuple ; un champion, comme Cristiano Ronaldo, peuple les rêves. La France ne compte qu'une Ligue des champions de l'UEFA quand l'Espagne et l'Angleterre en ont 12 et 15 dans leur palmarès respectif. Si le football est beaucoup plus considéré en Allemagne et en Italie c'est en raison de leur palmarès international. La France n'a eu que trois temps forts : Kopa, Platini et Zidane. Pour qu'un match captive une nation il faut que l'affiche soit exceptionnelle : toutes les grandes communions de la foule avec l'équipe de France sont intervenues en Coupe du monde (1982, 1986, 1998) et pendant un Euro (1984, 2000). Qui peut citer le titre d'un film ou d'un livre sorti en 1982 ? Personne ou presque, mais il suffit de parler de « France-RFA » pour que l'on se souvienne qu'il a eu lieu en 1982. L'engouement du football provient de ce qu'il a longtemps généré de l'actualité heureuse. Ses plus fervents partisans ont perdu de leur insouciance durant le drame du Heysel (1985) et lors de la tentative du carnage de masse au Stade de France (2015).

L'intérêt du football provient de ses scores étriqués. Les rencontres n'offrent jamais un déluge de buts comme au basket. La frustration du football est la clé de son triomphe. Depuis des lustres, Nick Hornby (Carton jaune, 1992) attend une victoire d'Arsenal en Ligue des champions qui ne vient jamais ! Nul autre sport ne peut convoquer 100 000 personnes pour assister à un 0-0. Un match est une somme de remords comme une toile de Giacometti. On ne voit pas du football à chaque match, de même que chaque livre ne contient pas de la littérature. Les fans viennent voir des joueurs qui ne touchent que deux minutes le ballon dans le match. Un as du football est un savant mélange de technique, de mental et de physique. Un défenseur central correspond à un hautbois dans un orchestre. Les solistes sont toujours les stratèges du milieu de terrain : Puskás, Di Stefano, Cruyff, Maradona, Messi... Yohan Cruyff était à la fois Gérard Philipe et Jean Vilar. Le Néerlandais avait la science de l'espace et savait faire vivre le ballon comme on donne la réplique à ses partenaires dans les limites du terrain : « Le football, liberté encadrée, est une démocratie dans une dictature », disait Cruyff. La création personnelle doit être au service du collectif dans l'adversité totale. Personne n'essaie de prendre le stylo à un écrivain qui s'apprête à écrire. Les footballeurs sont notés dans la presse comme s'ils étaient des éternels écoliers. À l'un on accorde des bons points ; à d'autres, le bonnet d'âne. Pendant les matchs, ils sont sanctionnés d'un carton jaune ou d'une expulsion. Que dirait un comédien qui joue Le Misanthrope s'il écopait d'un carton rouge pendant une représentation ?

Photo : Diego Maradona et l'Argentine contre la Bulgarie au stade de Mexico lors de la Coupe du Monde 1986 © Verwendung weltweit/dpa/AFP

VIENT DE PARAÎTRE

Un maillot pour l'Algérie, JAVI REY, BERTAND GALIC, KRIS, éd. Dupuis, « Aire libre », 132 p., 24 E.

White Trash, JOHN KING, traduit de l'anglais par Clémence Sebag, éd. Points, 408 p., 7,95 E.

Le Dernier Penalty, GIGI RIVA, traduit de l'italien par Martine Segonds-Bauer, éd. du Seuil, « Fiction & Cie », 186 p., 15 E.