idées

« Le mythe de la réussite individuelle est une double peine »

Written by Chantal Jaquet | May 30, 2018 4:14:56 PM

Pourquoi avoir créé ce néologisme de « transclasse » ?

Les transclasses désignent de manière neutre ceux qui changent de classe sociale, qu’il s’agisse d’un parcours ascendant ou descendant. Ils sont des cas de non-reproduction parce qu’ils connaissent une trajectoire différente de celle de leur famille ou de leur milieu d’origine.

Ces cas contredisent-ils la théorie de la reproduction sociale de Bourdieu ?

Je pense que ces écarts à la règle ne l’invalident pas, et tendent au contraire à la confirmer. En France, par exemple, 7 enfants sur 10 restent dans la classe sociale de leurs parents. Mais la reproduction n’est pas un mimétisme systématique, et les transclasses montrent qu’elle est plus complexe qu’elle ne paraît.

Peut-on comparer le transclasse dit « ascendant » au self-made-man américain ?

La notion même de self-made man est contradictoire dans les termes. Personne ne se forme à partir de rien, c’est une supercherie. Ceux qui prétendent qu’ils se sont élevés seuls à la force du poignet se mentent à eux-mêmes, ils oublient ceux qui leur ont fait la courte échelle. Le pseudo self-made man est nourri de rencontres, formé par une famille qui l’a éduqué, des échanges sociaux et des institutions économiques et politiques qui ont favorisé son essor.

Quelle est la fonction de cette figure ?

C’est un mythe qui sert à justifier un ordre social injuste, statique, en donnant la possibilité à ceux qui en sont les victimes de rêver à un avenir meilleur à travers l’idée que chacun est responsable de son destin, se fabrique lui-même. Il a pour fonction de détourner les individus d’une révolte sociale en leur martelant qu’ils pourraient, avec un peu de talent, de détermination ou d’enthousiasme, changer le cours de leur destin. Dans cette conception, les racines de l’inégalité ne plongeraient pas dans l’égoïsme des dominants mais dans l’inertie des dominés, dans leur absence d’intelligence, de talent, leur paresse congénitale. Une société conservatrice produit le rêve de la mobilité pour éclipser le cauchemar de l’injustice : le transclasse sert souvent d’alibi au conservatisme. Le mythe de la réussite individuelle fonctionne comme une double peine : il culpabilise les dominés de la violence qu’ils subissent en la leur faisant apparaître comme légitime.

Du côté du transclasse, la tentation doit être forte d’attribuer sa réussite à son seul mérite.

Le mérite est une notion toute faite que l’on plaque sur un parcours dont on ne comprend pas les causes. Derrière ce prétendu mérite, que s’est-il joué ? Voilà la vraie question. Annie Ernaux, fille d’épiciers devenue écrivain, a-t-elle du mérite ? Pas forcément, dans la mesure où son parcours est peut-être moins l’expression d’un désir propre que de la soif de revanche sociale de ses parents. À 20 ans, elle écrivait dans ses carnets qu’elle voulait « venger sa race » !

Et Jean-Paul Sartre disait qu’un enfant est un « monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ».

En ce sens-là, l’individu est un maillon dans un processus social. Il doit toujours être pensé dans ses relations avec ses ascendants, son milieu. La souffrance familiale peut devenir motrice et produire le transclasse. La notion de réussite individuelle éclipse ce qui se joue derrière le parcours du transclasse, c’est-à-dire la revanche sociale sur une injustice.

Ce parcours est aussi permis par des ascenseurs sociaux mis en place par les institutions.

Bien sûr : les bourses, les quotas, les places réservées… D’un point de vue social, on peut y voir une forme de progrès. Mais ce progrès permet aussi à une société fondamentalement injuste de perdurer dans l’injustice, en la rendant un peu plus supportable. On entrouvre une porte pour certains, mais on la laisse fermée pour d’autres. La réussite de quelques-uns occulte le fait que la plupart restent définitivement assignés à leur milieu d’origine.

La réussite individuelle n’est donc pas seulement un mythe, c’est une impasse. Certains refusent malgré tout de réussir seuls : c’est le syndrome de la solitude du coureur de fond.

Il y a ceux qui auraient pu devenir transclasses et qui renoncent, parce qu’ils ne veulent pas trahir leur milieu d’origine, et qu’ils voient la vanité de ce qui est vanté par la classe dominante comme une ascension. Il y a ceux qui le deviennent et éprouvent la solitude douloureuse de laisser les autres derrière eux, mais l’expérience du changement de classe peut être très précieuse également. Elle permet de déconstruire les habitus du milieu d’origine et de percevoir l’artificialité du milieu d’arrivée, dont il faut incorporer les codes. À travers cette contingence, ce flottement des identités, on atteint une vraie lucidité sur la condition humaine. On comprend comment, tout en se croyant libre, on est le produit d’une histoire, comment tout en se croyant original, on est conforme au modèle qu’on nous a inculqué. Mais un transclasse seul, dépourvu du désir de partager son expérience et de transformer le monde n’est qu’un électron libre inutile à lui-même et à la société.

Propos recueillis par Marine Jeannin

 

Photo : © Milena Boniek/Altopress/Via AFP