Monique Wittig et le féminisme matérialiste

Monique Wittig et le féminisme matérialiste

Monique Wittig incarne une branche matérialiste du MLF, selon laquelle le féminisme est une lutte économique et politique. Analyse de l'actualité de sa pensée par le sociologue Sam Bourcier.

Le féminisme de la différence est moribond. C’est une question de génération. C’est aussi que l’articulation du féminisme autour de la femme, de La-femme aurait écrit Wittig avec un tiret, du « mythe de la femme » aurait-t-elle dit, ne tient plus : il y a les femmes et des féminités qui ne sont plus rivées à la femme « biologique » et encore moins définies par la maternité. La féminité se ballade comme la masculinité du reste : elle n’appartient ni aux femmes ni aux hommes. Et n’en déplaise aux Terfs (Trans-Exclusionary Radical Feminists [1]), beaucoup de trans* sont féministes et le transféminisme est en plein boom. Le reliquat essentialiste ou biologisant du féminisme de la différence, si influent en Europe mais aussi en Amérique Centrale et en Amérique Latine jusque dans les années 1990, ce courant psychanalytique réservé à l’élite féminine blanche économiquement favorisée se loge dans le féminisme réformiste, de gouvernement ou supranational (les ONG, l’ONU, l’UNESCO) bêtement paritaire et branché sur la différence sexuelle. Telle est l’actualité du féminisme de la différence dans sa définition affadie mais hégémonique. Dans les médias notamment.

Voilà qui nous rappelle que le féminisme n’est ni la célébration ni la protection de la femme mais aussi la persistance du matérialisme dans le féminisme, comme force politique au sens étendu que prit le terme « politique » dans les années 1970, avec l’apparition de nouveaux sujets politiques : les femmes, les homosexuel.le.s, les lesbiennes, les immigré.e.s, les jeunes, les précaires. On a aussi assisté à l’arrivée de nouvelles formes de vie et d’organisations politiques misant sur le collectif (« le mouvement » comme on disait), les Assemblées Générales et les actions comme le happening de l’Arc de triomphe ou celui de l’AG non mixte de la fac de Vincennes. Loin, très loin de la capture du désir militant et féministe que réussit malheureusement trop souvent le groupe au fonctionnement sectaire, Psych et Po, dédié à l'obsession maternaliste et génitaliste d’Antoinette Fouque et à la privatisation du mouvement. Aux antipodes du syndrome association loi de 1901 du type Ligue des droits des femmes proposé en 1973 par Zelensky et Beauvoir, toujours aussi maladroites en action politique féministe.

Se désidentifier de La-femme

« Nous sommes toutes des mal baisées », « Nous sommes toutes des hystériques ». « Nous sommes toutes des prostituées ». Voilà ce que l’on pouvait lire sur les T-shirts des participantes au meeting de Vincennes en avril 1970. Une idée de Wittig. On la retrouve avec d’autres en août à porter la gerbe à la plus inconnue que le soldat inconnu : sa femme. Entre temps, elle a signé le texte collectif « Pour un mouvement de libération des femmes » dans L’Idiot International de Jean Edern Allier. C’est qu’avec beaucoup d’autres elle milite dans le courant féministe autonome et matérialiste, les Féministes Révolutionnaires. À la différence des courants réformistes en germe et du féminisme de la différence à la française, qui se sert de la psychanalyse pour s’approprier et détruire le potentiel politique des groupes d’autoconscience, le matérialisme – le marxisme revu par le féminisme – propose une lutte politique antagoniste. Il y a l’antagonisme de classes constaté entre classes de femmes et classes d’hommes et le rôle qu’y joue la différence sexuelle – qui justifie une division du travail inique, le « travail servile », le travail gratuit de la ménagère – mais il faut aussi que surgisse l’antagonisme en retour : la manière dont les femmes et les lesbiennes (qui « ne sont pas des femmes », comme l'a déclaré Wittig) vont faire face au capitalisme et aux oppressions. « Que l’antagonisme apparaisse donc en pleine lumière » : cette phrase du texte de L’Idiot International résume bien le projet privé/politique et collectif du féminisme révolutionnaire et du matérialisme lesbien.

Trois pratiques décisives de Wittig ravitaillent aujourd’hui les collectifs et le féminisme biopolitique, queer, transféministe, matérialiste, autonome. D’abord, le sabotage épistémopolitique sans précédent qu’a lancé l’auteur de La Pensée Straight en s’attaquant au canon littéraire (avec Virgile Non, Le brouillon d’un dictionnaire des amantes) et « scientifique » en portant un regard politique sur les disciplines (histoire, anthropologie, psychanalyse, linguistique, etc.) inédit qui la rapproche de Foucault. Si l’hétérosexualité est un régime politique [2], il faut détruire les politiques de savoir qui le soutiennent, autrement dit « ce conglomérat de sciences de disciplines que j’appelle la pensée straight ». Ensuite, la guerre politique des pronoms qui traversera de part en part son œuvre littéraire et dont nous ressentons tous les jours les réverbérations dans les discussions sur l’écriture inclusive ou la prolifération des autonominations trans* ou non binaires [3]. Avec Wittig, la différence sexuelle et les genres deviennent un champ de bataille. Enfin la subjectivation par la désidentification. Le marxisme ne veut rien savoir de ce qui touche au sujet et le débat fait rage sur le sujet et l’objet du féminisme : qu’à cela ne tienne, Wittig s’empare de la subjectivité avec un geste formidable de désidentification – « les lesbiennes ne sont pas des femmes » – qui vient compléter la chaîne : les féministes ne peuvent être les femmes qu’on leur a demandé d’être et continuer le travail de la reproduction sans broncher. Pour être féministe, il faut se désidentifier d’avec la femme. Psych & Po prône tout le contraire et développe « les sciences des femmes », la « féminologie » et la « gynéconomie ». Les brèches qu’ouvre la désidentification déclenchent l’expérimentation et toute une série de subjectivités différentes, transversales et transgenres, de mutation de la féminité et de la masculinité. Pour le dire à l’italienne, organiser des « sépar/actions » (separ/azione) débouche sur des réappropriations, des transformations, des formes de vie différentes pour les collectifs en multiplic/actions. Objectif : révolution ou, à tout le moins, justice et transformation sociale. Les nouvelles subjectivités sont ce qui donne la force de quitter la famille ou l’hétérosexualité, le courage d’adopter une position antagoniste. Hors de l’usine et de la maison, ni ouvrières ni mères mais « guérillères ». Solidaires des grévistes comme le furent les participantes de l’action à l’Arc de triomphe du 26 août 1970 en solidarité avec les femmes en grève aux USA et grévistes du genre dans l’Italie féministe du XXIe siècle, certainement. C’est ce qui relie les luttes, la pensée, les formes de vie, de survie et d’organisation des corps lesbiens, autonomes, matérialistes, féministes, queer, transféministes et biopolitiques au jour d’aujourd’hui en France et dans une partie du monde. Via Wittig.

 

À lire : La pensée straight, Monique Wittig, éd. Amsterdam, 160 p., 12 €

 

[1] Féministes Radicales Exclusionnaires des Trans

[2] C'est-à-dire, pas uniquement une sexualité mais un système qui justifie, par une supposée complémentarité homme-femme, la subordination des femmes dans les sphères privés et publiques de la société. Ndlr.

[3] Monique Wittig a travaillé un pronom indéfini (non marqué par le genre) dans L'Opoponax (1964) et un « elles » universel (contre le « ils » des humains, généralement employé dans ce sens) dans Les Guérillères (1969)avec comme objectif ultime de supprimer le genre (« en tant que catégorie de sexe ») de la langue. Ndlr.

 

Sam Bourcier est sociologue, professeur à l'université de Lille. Dernier ouvrage paru : Homo Inc.orporated, Le triangle et la Licorne qui pète (Cambourakis). A paraître en octobre 2018 au éditions Amsterdam : Queer Zones, La Trilogie. Sam Bourcier a également traduit et édité La Pensée Straight de Monique Wittig (Amsterdam).

 

Photo : Monique Wittig © DR

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF