« Les femmes qui font peur sont celles qui existent indépendamment des hommes »

« Les femmes qui font peur sont celles qui existent indépendamment des hommes »

Dans l’essai « Sorcières », Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières ont valu la mort à des milliers de femmes entre le XVe et le XVIIe siècle. Elle s'interroge sur les traces laissées par cette histoire dans notre représentation de ce que devrait être une femme « acceptable ».

Un processus pour diaboliser les femmes a précédé les chasses aux sorcières. Comment les sorcières sont-elles devenues des boucs émissaires ?

Les chasses aux sorcières sont nées dans un contexte de discours misogynes haineux. Évidemment, la misogynie existait avant les chasses aux sorcières, mais c’est une période où elle se cristallise. Les femmes étaient en train d’acquérir une certaine place dans la société. Bien qu’elles ne puissent y être les égales des hommes, de nombreux métiers leur étaient ouverts, elles pouvaient être actives et gagner leur vie. Ce peu d’indépendance a été suffisant pour susciter pas mal de craintes.

Les femmes « bizarres », désagréables, les vieilles femmes, ont été rendues responsables de tout ce qui allait mal, des dérèglements météorologiques aux épidémies. C’est un phénomène de bouc émissaire pur. Le texte principal qui a servi de manuel aux chasseurs de sorcières est le Malleus Maleficarum, l’œuvre de deux inquisiteurs, l’Alsacien Henri Institoris et le Bâlois Jacob Sprenger. C’est un livre ouvertement misogyne, qui s’en prend aux « sorcières » et aux femmes en général. Il a été diffusé à plus de trente mille exemplaires en Europe. Il y a d’ailleurs un parallèle intéressant entre l’antisémitisme et les chasses aux sorcières : à l’époque, les prétendues sorcières et les juifs ont été accusés de vouloir détruire la chrétienté et ont en ce sens été perçus comme des menaces.

Derrière ce terme de sorcières, vous expliquez qu’il y a des guérisseuses, des femmes seules, des femmes en couple visées par des vengeances personnelles… Quelles femmes pouvaient être accusées de sorcellerie ?

Il y a eu de nombreux cas de figures différents. Les femmes visées provenaient en général des classes populaires. Elles n’avaient pas de moyen de se défendre, ce qui les a établies comme des boucs émissaires parfaits. A posteriori, on remarque que les femmes qui font peur sont souvent des femmes qui existent indépendamment des hommes. C’est un peu ce que l’on reproche aux trois catégories de femmes que j’ai choisi d’aborder dans le livre : à la fois les célibataires, les femmes âgées, souvent veuves, et les femmes sans enfants.

À cette période, on renforce énormément le rôle maternel des femmes : la criminalisation des tentatives d’avortement ou de contraception devient plus sévère, on chasse les femmes du monde du travail. On les assigne à la production et à l’éducation des enfants, un rôle où elles dépendent des autres. Dans le cas des femmes âgées, elles sont ménopausées donc elles ne sont plus « utiles », et l’indépendance des femmes veuves est mal vue.

Sachant que les supplices atroces infligés aux accusées étaient publics, leur dimension disciplinaire devait être très forte. On peut imaginer l’atmosphère sociale que cela créait, la terreur pour les femmes de l’époque – qui devaient surtout éviter d’être désagréables, faire profil bas et ne rien faire pour s’exposer. Il y a eu des cas de maris qui accusaient leur épouse ou d’amants qui accusaient leur maitresse pour s’en débarrasser. Quand ils ne les avaient pas dénoncées, les maris avaient peur de défendre leurs femmes parce qu’ils risquaient d’être accusés par association. Cela créait un climat de grande méfiance et empêchait toute solidarité.

Dans Les Putains du Diable : le procès en sorcellerie des femmes, Armelle Le Bras-Chopard développe la thèse que les chasses aux sorcières ont joué un rôle dans la construction de l’État. Pourquoi considérez-vous qu’elles sont aussi emblématiques pour l’évolution de la médecine ?

Une partie des persécutions visaient les guérisseuses, des femmes qui étaient les seuls médecins disponibles pour le peuple. Elles étaient à la fois magiciennes et guérisseuses, ce qui pour nous est très compliqué à comprendre du fait de la mise à distance moderne de cette dimension magique. En tant que guérisseuses, elles avaient une vraie connaissance du corps et des plantes. Elles étaient efficaces, ce qui n’était pas forcément le cas des médecins à l’époque, car ces derniers recevaient un enseignement qui peut lui aussi paraitre assez fantaisiste avec le recul. [Extrait de Sorcières : « Les puritains préconisaient "l’usage de purges, vomitifs et lavements administrés aux enfants et aux "possédés" pour leur faire expulser leurs diableries" quand les guérisseuses professaient que "Toute chose physique est pure ; nulle ne peut être éloignée du regard et de l’étude, interdite par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégout". »]. On peut estimer que le fait d’avoir une pratique empirique rendait les guérisseuses beaucoup plus compétentes que ces médecins.

La pratique de la médecine officielle était déjà interdite aux femmes et il y a eu des cas de femmes poursuivies pour exercice illégal de la médecine dans les classes supérieures. Mais dans les villages, les guérisseuses ont progressivement été associées à des activités diaboliques et elles ont été éliminées. Cela correspond à une époque où se dessine un nouveau rapport au monde, au savoir, cela dans une attitude beaucoup plus conquérante et dominatrice. La misogynie présente dans la médecine, à la fois par rapport aux femmes médecins et aux patientes, se rattache à ce qui s’est joué plus globalement à cette époque-là.

Quand vous détaillez certains aspects de l’archétype de la sorcière – une femme indépendante, sans mari, sans enfants, considérée plus suspecte encore si elle est âgée – les séquelles que les femmes actuelles conservent de cette représentation négative sont apparentes. Comment pensez-vous que ces stéréotypes sont parvenus à traverser les siècles ?

Ils changent de forme. Il n’y a plus de répression violente des femmes indépendantes, au niveau étatique – même si selon moi, on peut voir dans les féminicides, qui arrivent souvent au moment où la femme veut quitter son compagnon, une sorte de privatisation de la violence exercée contre les femmes indépendantes. Les femmes sont, juridiquement, en théorie, libres de vivre seules et de faire leur vie comme elles l’entendent. Mais ce qui ne passe plus par la violence physique passe par des représentations, des stéréotypes associés aux femmes qui vivent seules, des clichés dissuasifs comme celui de la célibataire à chats, ce qui me parait vraiment être un écho direct de la sorcière et de son familier. L’effet disciplinaire est exercé par la peur d’être associée à ces images négatives que les femmes ont intériorisées. Ce ne sont pas seulement les regards extérieurs mais aussi ceux que l’on porte sur soi-même qui vont pousser certaines femmes à rechercher le confort de la vie de couple, plutôt qu’à affronter cette représentation très négative.

Vous rapportez un slogan féministe des années 1970 : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à bruler ». Pourquoi pensez-vous que la figure de la sorcière soit aujourd’hui réhabilitée et revendiquée par des femmes ?

L’époque des chasses aux sorcières est un moment où s’est joué un nouveau rapport au monde. Les femmes et la nature sont délibérément associées, et toutes deux doivent être neutralisées et domestiquées. De nombreux auteurs, notamment Silvia Federici, associent cette domestication de la nature, sur le modèle régulier et automatique de la machine, aux conditions de la mise en place d’un système capitaliste. C’était la naissance de l’idée qu’on pouvait entièrement conquérir et maitriser la nature, exploiter ses ressources de manière effrénée. Et je me demande si on n’assiste pas aujourd’hui à l’échec de ce rapport au monde, si revendiquer la sorcière n’est pas aussi une manière pour des féministes d'à la fois « venger » et perpétuer la subversion des sorcières qui ont été traquées alors que ce rapport au monde se mettait en place, et d’insister sur la nécessité de repenser ce rapport. Chez Starhawk – une activiste altermondialiste américaine qui se définit comme sorcière néopaïenne – c’est très clair. Elle incarne ces deux dimensions. Tout le courant écoféministe joue sur cette sensibilité, en réclamant à la fois justice pour les femmes tout en montrant qu’il y a un rapport au monde global qui est problématique.

Au sujet de l’écoféminisme, vous êtes consciente des soupçons d’essentialisme* que lui portent des mouvements féministes, qui veulent déconstruire l’association femme-nature. Malgré tout, vous dites que c’est un mouvement qui a de l’audace. Que voulez-vous dire par là ?

Je crois que l’accusation d’essentialisme – bien que de l’essentialisme puisse exister dans certains textes – est un malentendu. Les écoféministes affirment que puisque la domination des femmes et celle de la nature ont été menées en même temps et qu’elles ont des liens – ceux qui les ont menés ayant eux-mêmes établi ces liens – il faut penser la déconstruction des deux. Mais cela n’implique pas du tout d’adhérer à cette idée que les femmes seraient plus proches de la nature que les hommes et cela ne va pas forcément de pair avec l’idée qu’il y aurait une nature féminine. Je trouve intéressant de voir comment ces courants tentent de restaurer un rapport à la nature sans pour autant cautionner, par exemple, l’obligation de la maternité ou l’obligation de l’hétérosexualité. Il y a une revendication du lien à la nature sans le côté réactionnaire que l’on trouve dans beaucoup de courants par ailleurs, ce qui est selon moi surprenant : nous ne sommes pas habitués à entendre un discours qui revendique un lien à la nature, tout en refusant la naturalisation des personnes.

 

*L'essentialisme dans les questions de genre désigne la pensée selon laquelle il existerait une essence masculine et une essence féminine. Le féminin serait par nature plus doux, lié au corps et à la nature, à l'opposé du masculin, conquérant et cérébral.

 

À lire : Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, éd. La Découverte, collection Zones, 240 p., 12,99 €

Journaliste au Monde Diplomatique, Mona Chollet est l'auteur de Beauté fatale. Les nouveaux visages d'une aliénation féminine et de Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique (Zones, 2012 et 2015).

 

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : Mona Chollet, photographiée chez elle à Paris en décembre 2016 © Mathieu Zazzo