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« Ce modèle de drague ou de virilité, nous n'en voulons plus »

Written by Antonin Grégoire | Jan 28, 2018 4:08:00 PM

La tribune, dite des 100, publiée dans Le Monde entendait défendre ce qui devrait être une liberté des hommes de pouvoir « importuner », draguer de façon insistante ou maladroite, se frotter dans le métro. Merci d'avoir pensé à nous, les hommes, et à ce que le mouvement de libération de la parole des femmes n'empiète pas sur nos libertés. Cependant, à choisir, nous nous sentons bien plus libérés par le mouvement #MeToo que par le droit à la drague lourde et maladroite.

Lors du déclenchement du mouvement « Me too », nous nous sommes tus. Il était extrêmement important alors, pour nous comme pour les femmes, de respecter la libération de la parole des femmes. C'était aussi un enseignement, une première pour nous, hommes dominants, d'apprendre à nous taire et, pour une fois, à écouter sans interrompre. Voici ce que nous avons appris :

• Nous sommes dominants. Peut-être qu'un jour les rapports de domination s'inverseront mais nous venons tout juste de comprendre, grâce à la libération de la parole des femmes, qu'on partait de tellement loin que nous ne verrions pas cela de notre vivant. Dans ce cadre et nouvellement au fait de cette réalité, nous ne saurions décemment nous sentir ni nous dire menacés d'aucune sorte, par aucun mouvement féministe ou réclamant l'égalité des droits, ni par aucune libération de la parole des femmes quels que soit les « excès » réels ou, plus largement, supposés.

• La libération de la parole des femmes nous a rendus plus libres également. Dans le sillage de cet incroyable mouvement, de très nombreuses causes de justice ont aussi pu avancer. Ce courage nous a réellement inspiré, nous les hommes, et a fait avancer de nombreuses causes politiques. Malheureusement, c'est aussi à ce niveau que sont advenus les seuls excès que nous ayons pu constater lorsque l'égo de certains messieurs est venu se placer devant la libération de la parole des femmes permettant ainsi à des mouvements islamophobes, antisémites ou les deux, de se concentrer sur l'origine des mis en causes et sur l'égo de leurs défenseurs masculins.

• Il n'y aura pas de retour en arrière possible. Il s'agit aussi d'un clivage de génération. Ce qui était subi par les plus de 60 ans était dénoncé par les trentenaires, et ne sera plus jamais toléré par les jeunes de 20 ans, homme ou femme. Qu'on le veuille ou non, le rejet de ces pratiques n'est pas seulement genré mais aussi générationnel. Les femmes ne reviendront jamais en arrière.

• Ce modèle de « drague » ou de « virilité », nous n'en voulons plus. La glorification du collectionneur de conquêtes, l'imposition de certaines normes physiques qu'il fallait faire semblant d'adopter, l'imposition d'un certain langage insultant à l'égard des femmes qu'on devait adopter. Les signataires de la tribune ne savent visiblement pas ce que cela signifie de ne pas être un mâle alpha. On nous intimait de parler comme il fallait (avec des expressions dégradantes à l'égard des femmes), de taire ce qui fâchait (avec l'impossibilité de dire qu'on n’aime pas forcément entendre le mot « pute » ou « salope »), et ceux qui refusaient de se plier à de telles injonctions étaient regardés comme des traîtres (et stigmatisés avec des insultes sexistes et homophobes : « femmelette, couille molle, pédé, tu la défends parce que tu veux te la faire »). Nous aussi subissons ce modèle masculin imposé par quelques-uns. Cette forme d'oppression, sans commune mesure avec ce que subissent les femmes, nous ne souhaitons pas particulièrement la conserver. Merci, mais non merci. Au contraire nous ne pouvons que remercier toutes celles qui, par leur courage, ont réussi à faire vaciller ce modèle de virilité qui nous est imposé et que nous n'avons jamais pu, peut-être jamais voulu faire vaciller.

• Nous aussi n'en pouvons plus de la toute-puissance du vieux mâle qui collectionne le pouvoir et les femmes. Nous subissons son pouvoir, son mépris, parfois aussi ses insultes et ses coups lorsque nous sommes homosexuels. Nous avons tous en tête un ou plusieurs exemples où ce porc de mâle alpha a insulté, rabaissé ou méprisé devant un groupe de potes ou des collègues de bureau, une mère, une sœur, une amie ou une amoureuse et il fallait se taire, voire faire semblant de rire, pour faire partie du groupe. Prions pour que la libération de la parole des femmes puisse nous débarrasser de celui-là.

• Nous aimerions, timides, romantiques ou déprimés par le siècle, nous faire parfois draguer par les filles plutôt que de devoir faire étalage prétentieux et égotique de notre domination pour faire la cour. Plutôt que d'être les seuls qui essuient des refus, nous aimerions aussi pouvoir dire « non ». Que la drague soit plus libre, c'est-à-dire plus égalitaire et avec des codes moins genrés, que la séduction soit différente et surprenante à chaque situation, avec chaque individu. Or nous savons que la condition sine qua non pour que cela arrive est la création d'un environnement où les femmes se sentiront totalement et entièrement en confiance.

• Nous sommes tout à fait prêts à mettre en scène notre domination tant que cela demeure sous forme de jeu librement consenti et où chacun se soumet aux mêmes règles dans une confiance mutuelle. De la même manière que toute pratique de domination ou d'objectivation dans le cadre de jeu sexuel réclame des partenaires une très grande confiance mutuelle, le jeu de domination dans le cadre de la séduction exige une société où les femmes sont en pleine confiance sans qu'aucune n'imagine même risquer une situation de soumission non consentie.

• Cette tribune a certaines bonnes intuitions : par exemple, l'idée d'une application où l'on devrait cocher dans une liste des pratiques sexuelles celles auxquelles on consent est assez attirante. L'occasion de mieux connaître son partenaire, de prendre conscience de certaines pratiques dont le plaisir n'est pas pleinement partagé, de découvrir que l'autre accepte certaines choses supposées taboues. Plus généralement nous ne nous sentons nullement menacés par aucun excès de la libération de la parole des femmes ni engagés par aucune solidarité ou besoin de protéger les quelques hommes de pouvoir ayant lourdement « dragué » leur subordonnées ou maladroitement insulté sans penser à mal et qui subiraient un injuste effet de #MeToo. Ils sont tout à fait libres de se défendre s’ils le souhaitent mais ils peuvent aussi choisir d'abandonner les positions de pouvoir qu'ils occupent depuis (trop) longtemps et laisser place à plus jeune et à moins puissant.

• Nous revendiquons le respect et la politesse. Tenir la porte aux gens, offrir des fleurs, rabattre la lunette des toilettes. Nous n'avons aucune objection à ce que certains appellent cela « galanterie » lorsque cette politesse s'adresse aux femmes. Cependant nous continueront d'inclure dans ce concept le fait de ne pas importuner, ne pas harceler, ne pas interrompre les femmes en mansplainant et nous nous mettons à leur service pour les aider à balancer les porcs du mieux que nous pouvons.