Michel Winock : « Il y a du bonapartisme chez Macron »

Michel Winock : « Il y a du bonapartisme chez Macron »

Pour l'historien, qui compare la période actuelle à la fin du XIXe siècle, Macron adhère pleinement à la suprématie de l’exécutif dans un souci permanent de réconcilier les Français. Un Bonaparte dans les habits du fondateur de la Ve République. Ou l'inverse.

Quelques jours après l’élection d’Emmanuel Macron, vous disiez dans une interview à Libération qu’il était « un nouveau-né de l’histoire en train de s’inventer » tout en comparant sa démarche à celle de De Gaulle. Un an plus tard, reviendriez-vous sur votre jugement ? 

Michel Winock : Ce qui m’avait frappé c’était qu’Emmanuel Macron, comme de Gaulle en 1958, s’était imposé face à la déconfiture des partis politiques, de gauche comme de droite. La différence était que de Gaulle n’était pas un inconnu, qu’il effectuait un retour au pouvoir. Macron, lui, avait bien été ministre, mais c’était tout de même un homme nouveau, que personne n’attendait. Son « et de droite et de gauche » ressemblait à l’attitude gaullienne récusant la bipartition de la vie politique en France, désireux d’unir, de rassembler, de n’être plus à la merci des idéologies antagoniques. Macron a enfilé les habits du fondateur de la Ve République en adhérant pleinement à la suprématie de l’exécutif et, au sein de l’exécutif, à celle du président de la République.

Comment l’historien spécialiste des institutions et de la République perçoit-il sa pratique du pouvoir ?

M. W. : Macron s’estime en accord avec les institutions de la Ve République, en quoi il n’a pas tort. On l’a dit et répété : nous sommes dans un régime de monarchie républicaine. De Gaulle lui-même parlait de « monarchie élective ». Mitterrand, dans l’opposition, avait brillamment fustigé ces pratiques gaulliennes qui ne respectaient même pas la Constitution. Mais l’auteur du Coup d’État permanent, paru en 1964, n’a rien changé à ce type de monarchie quand il a accédé au pouvoir en 1981. Macron peut donc s’autojustifier de précédents indiscutables.

On a beaucoup comparé Macron à Bonaparte pour son jeune âge. Un an plus tard, certains qualifient surtout le macronisme de « bonapartisme rénové » pour sa tendance à multiplier les réformes, à décider vite et seul, et à assumer l’autorité que lui confèrent les institutions. Partagez-vous cette opinion ? 

M. W. : Il y a assurément du bonapartisme chez Macron. Mais il s’agit d’un bonapartisme tempéré par les institutions en place, qu’il n’a pas, lui, détruites comme Bonaparte. Quels sont cependant les points communs : psychologiquement, une immense confiance en soi, l’idée je crois fortement ancrée qu’il a une mission, pour rénover la France. L’âge compte pour beaucoup : à la jeunesse rien d’impossible ! Mais Macron ne dispose pas des pouvoirs d’un Premier Consul qui allait devenir Empereur. Ainsi, pour changer la Constitution, il lui faut l’appui du Sénat, et voyez comme le Sénat rechigne à le suivre. Sur un autre terrain, Bonaparte avait voulu réconcilier les Français, redonner une place à l’Église catholique et on l’a vu signer un Concordat avec le pape, pour assurer cette paix religieuse. Macron me semble inspiré par une idée semblable : pacifier les rapports de l’État et de l’Église, faire sa place à un Islam intégré dans la République. Mais remarquez que l’on peut aussi se référer à de Gaulle et à la loi Debré de 1959 destinée à la paix scolaire. Bonaparte, de Gaulle, Macron… oui on peut être frappé par le même désir de refaire, de reconstruire, d’unir, de pacifier, et de s’en faire l’instrument personnel, avec conviction, rapidité, en bousculant un peu tout sur son passage.

Cette manière de mettre en avant le « faire » tout en pointant l’immobilisme des adversaires à ses réformes est-elle nouvelle ?

M. W. : En un certain sens, il me fait songer à Pierre Mendès France. Devenu chef de gouvernement en 1954, « PMF » est apparu lui aussi comme l’homme du « faire ». Vous savez, il existe un mot d’Henri Queuille, un des caciques de la IVe République, disant qu’il n’existait aucun problème, si complexe soit-il, qu’une absence de décision ne finisse par résoudre. Mendès était horrifié par le laissez-faire des gouvernements qui l’avaient précédé. Lui était décidé à prendre le taureau par les cornes : faire la paix en Indochine, lutter contre l’alcoolisme, développer l’industrie nationale, réformer l’enseignement supérieur, en finir avec l’interminable conflit sur la CED (l’armée européenne), etc. Le problème était qu’il ne disposait que d’une majorité précaire qui s’effritait à chaque décision prise. C’est le mérite des institutions de la Ve de permettre la continuité des gouvernements là où jadis triomphait une instabilité maladive.

A-t-on déjà vécu un tel état de neutralisation des corps intermédiaires ?

M. W. : C’est le vice de notre régime monarchique-républicain. La démocratie parlementaire et libérale à l’anglaise n’a jamais eu d’existence en France. Quand il existait un régime d’assemblée, conforme à la tradition républicaine, les ministères étaient éphémères, faute de majorité durable. L’antiparlementarisme était l’opinion la plus répandue en France, sous les IIIe et IVe Républiques. On peut dire que le mal de l’instabilité est réglé, mais il existe une carence criante : dans la société civile, le grand drame est la faiblesse et la division des syndicats. Un grand syndicat unifié, parlant au nom de l’ensemble des travailleurs, devrait être le corps intermédiaire par excellence : celui avec lequel le gouvernement est obligé de se concerter, avec lequel il devrait travailler. Nous subissons dans ce domaine le poids écrasant de l’Histoire. Le conflit actuel sur la réforme de la SNCF illustre cette déficience démocratique. Le défaut de concertation (un État qui fait tout et des syndicats affaiblis par leur rivalité et le nombre ridicule des syndiqués) entraîne les convulsions sociales, les manifs incessantes et les grèves perpétuelles.

Selon vous, Emmanuel Macron a-t-il eu raison de l’idée de déclin national ? Est-ce le retour de la France « qui gagne » comme il se plaît à l'annoncer ?

M. W. : Cette idée du déclin national, Macron ne l’a pas inventée. Depuis les années 1970 (pour ne pas remonter plus haut), il existe en France un état d’esprit outrageusement pessimiste, qui correspond à la défiance à l’endroit des élus, au scepticisme envers la politique, une tendance de plus en plus nette à l’abstention électorale. Le mérite de Macron, à mon avis, c’est de faire front à cette doxa débilitante. De Gaulle a voulu replacer la France au premier rang. Avec quelque présomption, certes, mais il redonnait confiance dans le pays. Pompidou était hanté par l’impératif industriel. Giscard rêvait de bâtir une démocratie apaisée… Mais le choc pétrolier, la fin des Trente Glorieuses ont mis fin à ses illusions. Mitterrand avait un point de fuite pour la France : la construction d’une union européenne. Les présidents qui ont suivi ne m’ont pas paru habités par une grande idée, un grand dessein. Ils donnaient l’impression de gérer les affaires plutôt que d’entraîner la France à se transformer, à se moderniser, à réaliser pleinement une société de citoyens libres et égaux. Je me trompe peut-être, mais il me semble qu’Emmanuel Macron dépasse les devoirs du bon gestionnaire, que lui aussi a « une certaine idée de la France » et il fait fi de tous les refrains sur le déclin.

Dans votre ouvrage Décadence, fin de siècle vous explorez la France de la fin du XIXe rongée par la défaite et vitupérant la religion du progrès, le scientisme et la laïcisation galopante, ainsi que la manière dont certaines élites littéraires s’évertuent à propager ce pessimisme dans la société. En quoi ce pan de notre histoire peut-il nous aider à comprendre la période que nous vivons ? En quoi ces deux sentiments de décadence sont-ils comparables ?

M. W. : L’idée de décadence est vieille comme le monde. C’est une notion de décomposition, de délabrement d’un ensemble politique et culturel. Selon Arthur de Gobineau : « Après un temps de force et de gloire, on s’aperçoit que toutes les sociétés humaines ont leur déclin et leur chute. » Cependant, le sentiment de décadence est variable, particulièrement répandu dans les périodes de grand changement. C’est par là qu’on peut comparer la fin du XIXe siècle et notre époque. L’avènement d’une république laïque, les lois scolaires de Jules Ferry qui créent « l’école sans Dieu », les effets de la révolution technique et industrielle, l’avènement des foules, la libération des mœurs, l’émancipation de la femme, l’écrasement des hiérarchies au profit de l’individualisme, etc. Nombre d’artistes et d’écrivains sont atteints dans leur confort intellectuel. Leur tendance aristocratique les pousse au mépris de la société démocratique annoncée par Tocqueville. Aujourd’hui, la révolution numérique, la mondialisation, l’essor des médias de masse et leurs réseaux sociaux, la crise de confiance dans l’école, la ruine des grandes structures d’encadrement, la peur de l’immigration comme destructrice de l’identité nationale, c’est encore une fois la fin d’un « monde ancien », supposé meilleur, qui est déplorée. Le moteur de cette idéologie d’assiégé est une forme de désarroi venu de l’ignorance de l’avenir que nous prépare le grand bouleversement que nous vivons. En 1937, Ortega y Gasset pouvait écrire : « Nous ne savons pas ce qui nous arrive, mais c’est là précisément ce qui nous arrive : ne pas savoir ce qui nous arrive. L’homme aujourd’hui commence à se trouver désorienté par rapport à lui-même, dépaysé, jeté dans une circonstance nouvelle comme dans une terre inconnue. »

Les déçus du progrès sont-ils aujourd’hui les mêmes qu’à la fin du XIXe siècle ?

M. W. : Oui, ce sont avant tout des intellectuels. À l’exposition universelle de 1889, les pétitions d’écrivains fustigeaient l’érection de la tour Eiffel, ignoble symbole de la nouvelle civilisation industrielle. Mais l’exposition a connu un immense succès, et les visiteurs de toute catégorie sociale étaient émerveillés. Par ailleurs l’idéologie de la décadence est instrumentalisée par tous les courants nationalistes. Dans le discours de Jean-Marie Le Pen, le terme de décadence était un mot-clé. Dans toute société historique, existent différents déclins. On peut parler aujourd’hui, par exemple, du déclin du catholicisme en France à juste titre. Le déclin est un concept précis, qui se réfère à telle ou telle catégorie de la réalité sociale, politique, économique, culturelle. La décadence est un terme idéologique, imprécis, un fourre-tout, contradictoire car chaque prophète de la décadence a sa conception particulière.

La dénonciation du juif comme bouc émissaire par des mouvements nationalistes est un autre parallèle avec l’histoire actuelle. Diriez-vous qu'en ce début de XXIe siècle le juif a été remplacé par le musulman ?

M. W. : Oui et non. L’ennemi intérieur fait partie des obsessions du nationalisme. Pour Maurras « l’anti-France » était composé de « quatre États confédérés », les francs-maçons, les protestants, les juifs et les métèques (les étrangers). Tels étaient au moment de l’affaire Dreyfus les prétendus agents de la décadence. Par rapport aux musulmans d’aujourd’hui, les juifs, bien moins nombreux, étaient alors vus par les nationalistes comme des détenteurs de pouvoir, économique et politique. Les musulmans, eux, font peur par leur nombre, leur religion jugée souvent incompatible avec les principes de la démocratie républicaine, à quoi l’on peut ajouter les mémoires écorchées de la colonisation. L’intégration des juifs était faite depuis longtemps ; celle des musulmans reste un problème, à tout le moins l’intégration sociale d’une minorité humiliée par les conditions économiques et sociales qui sont les siennes (surreprésentation des descendants de migrants dans les statistiques du chômage). La « contre-société salafiste », selon l’expression de Gilles Kepel, n’est pas un fantasme. Cela dit, l’homologie des discours décadentiels existe : l’ennemi est dans nos murs.

Parmi les nombreuses réponses dans la société française pour faire face à ce sentiment décliniste, vous évoquez les syndicats et les mouvements socialistes et c’est là que s’arrête la comparaison avec aujourd'hui. Toutes ces forces de contestation à gauche sont aujourd’hui épuisées, laissant place à un immense vide politique. A-t-on déjà vécu pareil désarroi idéologique à gauche ?

M. W. : Certes, nous n’en sommes pas à la première crise, mais peut-être est-ce la plus grave que le socialisme français ait connue. Rappelons seulement l’effondrement de la gauche en 1958, la division du parti socialiste entre ceux qui suivaient Guy Mollet favorable à l’investiture du général de Gaulle et ceux qui s’y opposaient, division suivie par la débâcle électorale et 23 ans d’éloignement du pouvoir. Rappelons-nous 1993, à la fin du second septennat de Mitterrand, où l’on vit une nouvelle fois l’effondrement du parti socialiste aux élections législatives. Et voyez encore 2002, quand Lionel Jospin, premier ministre, n’arrive même pas au second tour de la présidentielle disputée entre Chirac et Le Pen. Vous parlez de « désarroi idéologique » de la gauche, c’est bien là le problème, bien plus important que la défaite électorale. La gauche est comme toujours ou presque archi divisée, mais surtout elle n’a plus de guide conceptuel, plus d’idée-programme, plus de rigueur intellectuelle, ni de chef de file incontesté. Personnellement, je pense que François Hollande porte une lourde responsabilité en la matière. Je ne pense pas à Hollande président de la République, mais à Hollande premier secrétaire d’un parti pour lequel il n’avait qu’une idée en tête : l’unité, l’unité à tout prix, faire tenir ensemble les carpes et les lapins, les renards et les lions, les pseudo-marxistes et les social-démocrates. Michel Rocard appelait à la clarification des idées, au risque de la scission. C’était le contraire de la méthode Hollande. Devenu président, Hollande a dû encaisser les coups bas des « frondeurs », des élus du parti qui osaient vouloir présenter une motion de censure contre leur propre gouvernement. Du jamais vu ! Refonder la gauche est possible, mais il faudra du temps et une réflexion en profondeur sur le socialisme d’aujourd’hui et de demain. Se contenter de colmater des brèches et de faire tenir ensemble des gens structurellement en désaccord, c’est le meilleur moyen de préparer la ruine du parti socialiste et de la gauche.

 

À lire : Décadence fin de siècle, Michel Winock, Gallimard, 2017, 288 p., 23 €

Michel Winock est historien, spécialiste de l’histoire de la République française, des mouvements intellectuels et politiques, de l'antisémitisme et du nationalisme en France.

 

Propos recueillis par Simon Blin

Photo © Fabien Truong