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Mélenchon, la longue marche et le détour tactique

Written by Gaël Brustier | Sep 10, 2018 2:21:49 PM

Pour analyser la stratégie d’un parti politique dans l’année précédant une élection européenne, il faut avoir à l’esprit que le taux de participation à celle-ci définit un périmètre sociologique radicalement différent de celui d’un premier tour d’élection présidentielle. Réunis fin août à Marseille pour leurs AMFiS, les Insoumis ont pu laisser penser qu’ils avaient délaissé la « construction du peuple » pour se faire apôtre du rassemblement à gauche. Pour bien le comprendre, il faut se pencher sur les situations politiques de l’Espagne et de la France.

« Populisme de gauche » ou « front unique », c’est entre ces deux caps que navigue alternativement La France Insoumise selon des scrutins qui ne ressemblent pas toujours, loin de là, à la présidentielle.

À la mi-juillet, Jean-Luc Mélenchon et Manuel Bompard dînaient à Paris avec Inigo Errejon, figure bien connue de PODEMOS, porteur de la stratégie populiste du mouvement espagnol. Errejon, venu à la rencontre des jeunes intellectuels de Le Vent se lève [1], est le théoricien avec Chantal Mouffe du « populisme de gauche », matrice de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Puisant dans les analyses post-marxistes d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe les éléments structurant le renouveau stratégique de la gauche radicale, Errejon n’a de cesse de développer sa réflexion. Stratégie initiale de PODEMOS, le « populisme de gauche » a été passé au second plan par Pablo Iglesias avec l’alliance électorale avec IU, coalition électorale autour du PCE, puis au cours du Congrès Vistalegre II. Le rassemblement à gauche a eu raison de la transversalité donnant la priorité au lendemain électoral sur le surlendemain historique.

Pourquoi cet aller-retour entre une stratégie et une autre ?

La crise a sapé les fondations du régime politique espagnol dit « de 1978 » en frappant des millions d’Espagnols (pertes d’emploi, de logement, exil économique de la jeunesse). Le mouvement de la Puerta del Sol en fut le fruit. Il dénonçait les conséquences matérielles de la crise mais aussi le bilan et la corruption des deux partis politiques de gouvernement, le PSOE et le PP – Partido Popular. Le 15-M (mouvement des indignés) remettait en cause les évidences du temps de la transition et incitait à se défaire des signifiants « gauche » et « droite ». C’est ce qui a rendu possible PODEMOS et sa stratégie « transversaliste ». Dans un récent livre paru en Espagne le sociologue Eduardo Maura – par ailleurs député PODEMOS – analyse l’histoire et le poids de l’inconscient social des années 1990 jusque dans l’Espagne d’aujourd’hui. Il pointe notamment la persistance d’une forme de dépolitisation et de consensus dans l’inconscient social espagnol. C’est à partir de la crise que les régimes politiques et les systèmes partisans européens ont été affaiblis, sans disparaitre, parfois en se rétablissant.

La France a bien connu les effets de la crise mais dans des proportions moindres. La dépense publique ne s’est pas tarie et a servi d’amortisseur. Les drames sociaux n’ont pas été d’une ampleur comparable à ceux rencontrés en Espagne. Si notre régime est lui aussi entré en crise, il est demeuré plus solide que le régime de 1978 en Espagne. Plus longtemps que dans le Sud de l’Europe, son système partisan a survécu préservant l’alternance entre une gauche représentée par le PS et une droite héritière du duo UDF-RPR devenu UMP puis LR. Malgré tout, La France Insoumise et La République en Marche se sont substituées au système partisan précédent, c’est-à-dire au PS et, dans une moindre mesure à LR.

Mais 2017 ne saurait sonner la fin d’une crise de régime rampante. Les Français adhèrent à des degrés divers aux idées de changement du régime politique. Des Français relativement satisfaits de notre démocratie. Comme en Espagne, la question de « l’inconscient social » ou de l’imaginaire collectif hérité des décennies précédentes, œuvre, dans des élections à faible participation, contre les nouvelles constructions politiques. On peut poser pour hypothèse que les participants d’une élection à faible participation adhèrent davantage à un imaginaire traditionnel, plus ancien, notamment aux signifiants gauche et droite. L’horizon de Maastricht demeure une référence, les fondamentaux de la Vème République sont moins contestés. Les élections européennes ont toujours été une déception pour les opposants à l’intégration européenne. À 40% de participation, l’imaginaire des électeurs n’est pas le même que dans une présidentielle à 80% de participation.

Les européennes ou le devoir de composer

La France Insoumise qui privilégiait le « peuple » à la « gauche » se retrouve donc dans un contexte électoral où les signifiants traditionnels – gauche, droite, Europe – et où les fondamentaux de la Vème République n’ont pas perdu toute leur valeur. La mise en sourdine du discours « sortiste » est la conséquence directe de ce passage d’une participation forte à la présidentielle à une participation plus faible comme on le constate lors des élections européennes. Quant à l’écologie, elle trouve dans le débat européen un cadre plus favorable à sa progression que dans le cadre strictement national, le signifiant gagne en identification.

Ainsi comment expliquer que le « sortisme » refroidisse les électeurs ? N’oublions pas que pendant trente ans le projet de la gauche de gouvernement s’est identifié à l’Acte Unique, au traité de Maastricht et à ceux qui suivirent. Malgré l’opposition de l’un de ses fondateurs – Jean-Pierre Chevènement – puis celle de certains socialistes lors du référendum de 2005, la ligne politique du PS a postulé l’impossibilité d’une autre politique monétaire, l’adoption des politiques commerciales comme du droit de la concurrence et asséné l’idée d’une impossibilité de tout autre chemin pour la France. L’Europe a une forte dimension idéologique, marquée par le consensus, dont découle l’extrême limitation de la légitimité de la critique, que ce soit du contenant comme du contenu. Le dernier livre de François Hollande témoigne de cette identification des socialistes français au processus d’intégration européenne et son indiscutabilité. Les formations de gouvernements ainsi que les institutions européennes ont développé depuis 1992 un discours promettant la démocratisation de l’Europe comme fin ultime du projet d’intégration. Cette promesse est encore présente à l’esprit d’un électorat pour lequel toute renationalisation d’une politique européenne serait un indéfendable recul. Tout cela a des conséquences : lors de la campagne présidentielle, le clivage entre Hamon et Mélenchon dut beaucoup à la question européenne, le camp Hamon se révélant beaucoup moins radical dans sa critique de l’UE que le camp Mélenchon.

C’est la réalité avec laquelle Jean-Luc Mélenchon doit composer. Il part à la bataille des européennes dans un contexte autre qu’en 2017. Entre un clivage gauche-droite de retour, la nécessité de s’approcher plus près du consensus européen et le besoin de disputer aux autres l’écologie, la donne est bien différente. C’est un impératif politique et une première leçon de realpolitik électorale pour ses jeunes militants…

La France Insoumise se doit donc d’être tout terrain. Elle ne délaisse pas le temps long, c’est-à-dire la « guerre de position », l’action sur la superstructure, la modification du sens commun, dont l’élection présidentielle est à chaque fois un temps de « cristallisation ». Elle doit seulement composer avec les électorats qui se déplaceront aux urnes en mai et qui s’avèrent moins sensibles au sens commun mélenchonien que la masse de électeurs d’avril 2017. En marquant son retour « à gauche », en aseptisant sa critique radicale de l’UE, Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis se placent en position de séduire des électeurs relativement fidèles à EELV, au PCF ou au PS ou bien tentés par le vote en faveur du mouvement de Benoît Hamon. Abordant cette année électorale européenne, Jean-Luc Mélenchon a sûrement en tête ce précepte de Lénine : « un pas en avant des masses, pas deux ».

 

[1] Le Vent se lève, créé en 2016, se présente comme un « média d’opinion combatif » classé à gauche.

 

Photo : Jean-Luc Mélenchon © CHRISTOPHE SIMON/AFP