Les feux de Moria

Les feux de Moria

Un poème inédit du poète camerounais Maurice Kamto.

Lesbos comme une bosse au milieu de l’Egée
Garde avancée de l’essaim hellénique
Tu ne connais d’eux que les suppliques de la mer
Le regard hagard des miraculés du large
Ils sont arrivés dans le fracas du jour
Vomissures d’Ismir sur la dentelle de Mytilini
Le vert tendre des oliviers
adoucit les montagnes hirsutes
Et pourtant Moria,
Poésie d’un nom qui cache mal
la laideur du camp des ombres
où des souffrances muettes questionnent le vide

 

La solitude éclaire d’un regard neuf
le grain de sable la parole de l’orage
Les montagnes alentour les ont sevrées de la mer
Le temps lent allonge l’attente sédimente l’échec
à mesure que se dérobe la promesse
Certains jours l’avenir s’esquisse en dégradé du malheur. Pourvu que le soleil soutienne l’éclat des rêves primitifs.
Quand revenus de l’extase des cantiques
poussés jusqu’aux marches du ciel
leurs esprits renouvelés de puissance
se tendent aux lointains qui minaudent

 

Mon regard a capté l’irradiante vénusté
d’une orchidée éclose dans la forêt des angoisses
Miracle de la vie en ce lieu de l’ineffable
Sur son visage timide un diadème de douceur
Précieux atour qui couronne la grâce
Son image rebelle colonise mes pensées
Avec son regard de tristesse j’ai repris la route.

 

J’ai foulé les grès mouillés du golfe de Corinthe
La mer cristalline y est aussi abondante
que les larmes invisibles sur les joues des migrants
La terre ne demande rien aux hommes :
que les pèlerins s’abreuvent aux jarres de la fraternité
L’esprit souffle au-dessus des frontières
Mais l’homme courbé sur ses racines et la pierre manque le rire lumineux des étoiles sur la couronne du vagabond
La terre ne demande rien aux hommes :
Une lumière à la commissure des lèvres pour le voyageur de nuit
Comme le rire large des vagues au baiser de la plage

 

Sur la détresse des ombres hurle en vain la mer
Et nos prières étouffées dans les grottes du silence
Nos prières qui sourdent par les fissures de leurs douleurs
Nos prières qui s’élèvent enfin,
explosent en feu d’artifice dans un ciel plombé de désespérance
Et résonnent en écho sur ces terres d’humanité
où croissent encore l’altérité et la force d’aimer
Elles ont la couleur du blé mûr sur les rives de l’Egée

 

La terre ne demande rien aux hommes :
que le silence des montagnes contamine le monde
et qu’à nos oreilles seule parvienne la parole des oiseaux et des fleurs
La vie a rempli la coupe du bon vin qui réchauffe
Appelle ceux qui sous le porche
pleurent des morsures du froid. Appelle-les !

 

Poète camerounais, Maurice Kamto est aussi docteur en droit.

Photo : Des familles se reposent une une plage dans un camp de migrant non-officiel mis en place par des activistes sur l’île de Lesbos, le 22 septembre 2016 © AFP PHOTO / LOUISA GOULIAMAKI