Marylin Maeso : « Sur Twitter, qu’importe ce que l’on dit, on sera jugé pour ce que l’on est »

Marylin Maeso : « Sur Twitter, qu’importe ce que l’on dit, on sera jugé pour ce que l’on est »

Dans un vif essai, la professeure de philosophie Marylin Maeso analyse les stratégies de débat à l'ère des réseaux sociaux. Essentialisme, autocensure, insulte, procès d'intention... Ou comment Twitter est devenu une machine à broyer le dialogue au profit de la polémique.

Vous avez intitulé votre ouvrage Les Conspirateurs du silence pour dénoncer ceux qui sévissent sur les réseaux sociaux. Qu’entendez-vous par là ?

Marylin Maeso : Rendons à Camus ce qui est à Camus. L’expression « conspirateurs du silence » m’a été soufflée par « Le siècle de la peur », un article de 1948 paru dans Actuelles I. Camus y évoque l’impossibilité de débattre ou de dire certaines vérités à une époque où il serait pourtant urgent de le faire. Il fait état d’une étrange « conspiration du silence » rassemblant des gens qui ne parlent pas car ils jugent inutile de le faire ou qui tremblent à l’idée de s’exprimer, et d’autres qui ont tout intérêt à ce que ce silence perdure. Impossible de parler de l'épuration des artistes en URSS, parce que cela profiterait à l’autre camp, ou de dénoncer le maintien de Franco par les Anglo-Saxons, parce que cela profiterait au communisme. « Je disais bien que la peur est une technique », écrit Camus. Aujourd’hui, je dirais que nous sommes passés du « siècle de la peur » au siècle de l’intimidation. L’intimidation est notamment devenue une méthode privilégiée pour déstabiliser ses adversaires sur Twitter, tous camps confondus. On n’empêche plus quelqu’un de dire quelque chose, mais on va suffisamment le pourrir ou faire en sorte de tordre ce qu’il dit pour lui couper l’envie de débattre. Force est de constater que c’est diablement efficace.

Ces « conspirateurs du silence » sont-ils identifiables ?

M. M. : Pour Raphaël Enthoven, en tout cas, ils ont un nom : le « Parti unanime ». Contrairement à la lecture qui en est souvent faite, il ne cherche, à travers cette expression, ni à épingler la « pensée unique », ni à fustiger une censure qu’imposerait un « parti unique », et ce pour deux raisons. La première, c’est que le « Parti unanime » ne désigne pas un rassemblement idéologique, mais une sorte de courant transversal regroupant des personnes qui peuvent être en parfait désaccord sur le fond mais qui emploient les mêmes techniques de déstabilisation. Ce sont les méthodes, pas les idées, qui fédèrent ses membres. La seconde, c’est qu’il n’est aucunement besoin de censure là où règne l’intimidation, car l’autocensure (que pointait déjà Camus dans le passage précité) y suffit amplement. Le problème n’est pas qu’« on ne peut plus rien dire » (de fait, tout le monde peut dire à peu près tout ce qu’il veut sur Twitter). Le problème, c’est que tant de personnes s’acharnent à nous attribuer des paroles et des positions qui ne sont pas les nôtres. Si, à chaque fois que vous exprimez un point de vue, ceux à qui il déplaît s’amusent à le caricaturer, voire à tronquer vos propos jusqu’à leur faire dire le contraire de ce qu’ils disaient, pour ensuite diffuser cette falsification à leurs abonnés qui la diffuseront à leur tour, il arrivera un moment où vous n’aurez plus la force, le courage ou l’envie de parler : à quoi bon s’adresser à des murs qui n’ont pas d’oreilles, mais dix doigts mal intentionnés ? L’idée est de vous avoir à l’usure. J’en fais les frais régulièrement sur Twitter, et je dois dire que c’est éreintant, à la longue. Et je ne compte plus les messages reçus en privé, de personnes qui me remercient d’avoir pointé telle ou telle chose comme elles auraient aimé le faire mais n’osent plus, lasses de voir leurs mentions se transformer en champ de bataille polémique au moindre désaccord.

Reste que l’expression de Raphaël Enthoven a un défaut, à mes yeux : « Parti unanime », ça fait « club » (autre terme qu’il emploie, d’ailleurs). Or, un club, c’est un ensemble clos dont on peut s’extraire pour le combattre de l’extérieur. Si je parle de « conspirateurs du silence », c’est en partie pour conjurer la fausse impression d’immunisation qu’on est tous tentés d’avoir. Il faut prendre l’expression en son sens littéral : conspirer signifie respirer avec, or, précisément, la polémique, sur Twitter comme partout où elle s’insinue, est une atmosphère qu’on ne peut pas ne pas respirer. Il n’y a plus d’extérieur. Quand on est pris dans une polémique, qu’on s’y jette ou qu’on y soit traîné de force, on inspire malgré soi l’air empesté à pleins poumons. Ainsi, nul n’est à l’abri de se muer en polémiqueur, à un moment ou à un autre et à divers degrés, et de s’adonner à des pratiques qu’on dénonçait juste avant, quand on les subissait. Camus écrit dans son roman : « Je sais de science certaine […] que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. Et qu’il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d’un autre et à lui coller l’infection ». Il n’y a pas de « club » ou de « parti » où les rôles seraient répartis clairement et fixés une fois pour toutes. Tout le monde peut être pris au piège de la polémique, c’est pourquoi il faut se méfier, et d’abord de soi-même.

Quelles sont leurs méthodes ?

M. M. : Tout est bon pour essentialiser son interlocuteur, ne voir en lui que sa seule dimension religieuse, ethnique, son orientation sexuelle, son statut social, etc. Parfois, on le subsume carrément sous une catégorie schématique (« islamogauchiste », « islamophobe », « réac », « féminazie », etc.) à laquelle il ne correspond pas (ne serait-ce que parce qu’elles-mêmes ne correspondent plus à rien à force de vouloir tout dire), en fonction de certains propos qu’il a tenus et qu’on catalogue à la hâte. C’est le principe de l’étiquetage, qui consiste à coller une image à son adversaire pour délégitimer d’emblée son discours : qu’importe ce que l’on dit, on sera jugé pour ce que l’on est, ou plutôt, en fonction de l’idée qu’on se fait de nous. La récente polémique autour du voile de la présidente de l’Unef Paris-IV Maryam Pougetoux est exemplaire : faire parler son voile plutôt qu’elle, et prétendre lui attribuer à elle des pensées et des engagements ou non-engagements uniquement en fonction de ce qu’on déduit du vêtement religieux qu’elle porte, c’est pour moi lui faire un procès d’intention. Évidemment qu’un voile n’est pas sémiotiquement neutre, pas plus qu’une kippa. Et bien sûr qu’on peut s’opposer à la symbolique qu’il charrie : je l’ai moi-même fait, qu’il soit musulman, chrétien ou juif orthodoxe. Mais il y a une différence entre analyser et critiquer un symbole religieux et prétendre lire dans les pensées d’une personne qui le porte en la réduisant au statut d’objet dont on parle au lieu de parler avec elle. Et j’ai trouvé incroyable que l’on puisse me reprocher de vouloir juger sur pièce en écoutant ce qu’elle dit et en m’intéressant à ce qu’elle fait pour me faire une opinion vérifiée.

Au demeurant, agir en troll – en recourant à l’insulte et à l’attaque personnelle – reste la méthode par excellence pour créer artificiellement de la controverse et esquiver l’affrontement direct avec son interlocuteur.

Vous montrez comment ces méthodes semblent être devenues la règle sur les réseaux sociaux. Et comment il est difficile de les critiquer…

M. M. : Dans une vidéo intitulée « Qui en veut à la démocratie ? » et publiée sur le compte Youtube de Mediapart, le chroniqueur Usul soutient que les réseaux sociaux sont le « théâtre des nouvelles luttes démocratiques » et voue toute critique aux gémonies « réactionnaires ». Je crois qu’il faut avoir une bien piètre image de la démocratie pour partir du principe que si on n’accepte pas les insultes, le harcèlement (qui blesse et qui tue, ne l’oublions pas) et les menaces, c’est qu’on n’aime pas la démocratie ! Refuser par principe que l’on puisse critiquer un phénomène du simple fait qu’il est marqué du sceau démocratique revient à confondre la critique et l’offense, et à faire comme si dénoncer les dérives d’un support de communication revenait à condamner ce support dans son ensemble et à jeter le bébé avec l’eau du bain. Je vois derrière ce refus de la critique des réseaux sociaux une fausse populophilie qui cache en fait le contraire. On prétend, par ce genre de discours, aimer le peuple et célébrer la libre expression des opinions divergentes, mais si on en vient à s’en faire une image idéalisée et à applaudir aveuglément un lieu virtuel où un grand nombre d’individus s’écharpent à coups d’invectives, d’attaques sous la ceinture, de chantage et de menaces, j’ai l’impression qu’on l’instrumentalise et qu’on l’insulte plus qu’autre chose, ce pauvre peuple.

Dialoguer sur Twitter est-il une expérience difficile pour une professeure de philosophie ?

M. M. : Ce n’est pas pour rien qu’on a fait boire la ciguë à Socrate ! Socrate, c’est l’emmerdeur professionnel (ses interlocuteurs le comparaient parfois à un taon), celui qui vous dit non ce que vous avez envie d’entendre, mais ce qui lui semble devoir être dit, sans méchanceté ni complaisance. On peut tous être un emmerdeur, mais en faire son métier ne va pas sans sacrifices ! Sur Twitter, où le dogmatisme s’épanouit, tout ce qui peut amener à introduire du doute et du jeu dans les certitudes sédimentées est généralement assez mal reçu. Dès qu’une voix discordante tente de mettre un peu de nuance dans le débat, une meute vient lui tomber dessus pour la ranger de force dans un camp ou dans l’autre : on n’aime pas les marginaux. De manière générale, l’attitude du perplexe est souvent considérée comme dérangeante. On lui reproche de révéler ses failles à l’adversaire et de faire son jeu. Dans Le siècle de la peur, Camus écrit : « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde ». Cette forme d’allergie au désaccord comme à la vulnérabilité est incompatible avec la volonté de dialoguer. À quoi sert en effet d’échanger si l’on est convaincu de détenir la vérité ?

Vous démontrez qu’il devient même impossible de s’entendre sur les mots…

M. M. : La forte polémicisation de certains concepts contribue à déclencher des polémiques. Les crispations que génère le terme « islamophobie » est illustratif du flou qui règne autour de certaines notions. Le simple fait de les discuter est perçu comme une offensive. Je suis juive, ça ne m’empêche pas de discuter la pertinence du mot « antisémitisme » ! En fait, « islamophobie » et « antisémitisme » sont deux termes qui posent des problèmes, mais pour des raisons différentes. Le mot « antisémitisme » a été forgé par un crétin qui faisait de « sémite » un synonyme de « juif », alors que tous les sémites ne sont pas juifs ni tous les juifs sémites. L’emploi du mot « antisémitisme » traduit de manière courante la haine du juif alors même qu’on ne peut inclure dans ce mot tous les juifs, il est donc très mal ficelé, et on le garde essentiellement parce que c’est lui qui a servi historiquement à désigner la haine envers les juifs. Quant à « islamophobie », ce concept présente une ambiguïté différente, en ce qu’il comporte le nom d’une religion. Certains vont donc l’employer pour qualifier un acte ou un propos d’« islamophobe » même quand celui-ci relève de la simple critique de la religion. Là où les Juifs peuvent compter sur la distinction entre « antijudaïsme » et « antisémitisme », il n’existe pas d’autre mot permettant de désigner la critique de l’islam, facilitant de ce fait l’usage polysémique du mot « islamophobie ». Je déplore l’impossibilité de pouvoir discuter de tel ou tel concept sans être accusé de chercher à nier la réalité qu’il désigne. Refuser de confondre le mot « islamophobie » et le racisme qu’il nomme (mal, à mon sens) est au contraire pour moi la meilleure façon de lutter contre ce dernier, parce qu’un combat efficace appelle un langage clair.

Une autre plaie qui contribue à étouffer le débat démocratique est le principe d’indignation à géométrie variable…

M. M. : Si je dénonce les thèses homophobes diffusées par des tenants de La Manif pour tous, personne ne me dira que c’est du racisme cathophobe. Mais si je m’indigne des propos ouvertement homophobes d’un imam présent lors de la rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget, je suis aussitôt taxée d’islamophobe ! Ce genre de procès d’intention est épuisant, et malhonnête au possible, parce que totalement hermétique aux faits. Ce n’est pas bien compliqué de voir que lorsqu’il s’agit d’épingler le sexisme, l’homophobie ou le racisme, je ne sélectionne pas mes cibles en fonction de leur religion, de leurs origines ou de leurs affinités politiques : tout le monde y passe. Mais comme le dit Camus : « Il ne s'agit pas de ce que je suis, mais de ce que, selon la doctrine ou la tactique, il faut que je sois ».

On peut tout à fait reprocher à quelqu’un d’instrumentaliser une cause pour servir un agenda idéologique, du moment qu’on le fait en s’appuyant sur des éléments tangibles, et non sur la volonté de lui nuire coûte que coûte. Par exemple, quand Elisabeth Lévy cosigne une tribune collective dans Le Monde qui banalise le comportement des frotteurs du métro en l’attribuant à la « misère sexuelle » présumée des hommes, alors qu’elle dénonçait durement un an plus tôt les agressions de Cologne dans lesquelles elle voyait la preuve d’un choc des civilisations, on peut lui reprocher d’avoir l’indignation sélective et de ne faire preuve d’intérêt et de compréhension envers les problématiques féministes qu’en fonction de l’origine des agresseurs. Ou encore, quand Madjid Messaoudene décide, après avoir fustigé les « méthodes de fachos » de ceux qui étaient allés fouiller le compte de la chanteuse Mennel pour ensuite réclamer en masse son éviction de The Voice, de faire subir le même sort à un adolescent déjà en proie à un harcèlement massif en jetant ses tweets en pâture sur Twitter sans lui laisser une chance de s’expliquer et en allant jusqu’à lui faire un procès d’intention en racisme sur la base de son seul emploi du mot « communauté » (pour désigner ses abonnés). Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

Vous consacrez le dernier chapitre de votre livre à Houria Bouteldja. En quoi la trajectoire de son livre Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire fait la démonstration de la stratégie de polémicisation que vous disséquez dans les chapitres précédents ?

M. M. : Houria Bouteldja et moi sommes aux antipodes l’une de l’autre. Et parce que son livre est volontairement excessif, sur le fond comme sur la forme, la polarisation des réactions qu’il a provoquées était prévisible. Pour l’essentiel (à de rares exceptions près), l’opinion publique s’est déchirée entre des détracteurs qui s’entêtent à diffuser massivement les passages les plus outranciers de son livre mais qui passent sous silence les questions pertinentes qu’il soulève, et des soutiens qui fustigent l’acharnement dont Houria Bouteldja fait l’objet à leurs yeux en accusant les opposants de survoler son livre, mais sans jamais eux-mêmes s’y plonger, ne serait-ce que pour expliciter les désaccords qu’ils disent avoir avec son contenu. Mon objectif était de créer les conditions d’un débat honnête avec elle, en produisant une critique précise et détaillée du contenu de son livre, afin de substituer le dialogue à l’éternel retour des polémiques qui accompagne ses prises de parole ou les invitations à parler qu’elle reçoit. Et dans la mesure où l’essentialisme est au cœur des dérives que je mets en évidence dans mon livre, je ne pouvais pas faire l’impasse sur un texte qui brasse tout le monde dans la machine essentialiste, à commencer par les « indigènes » eux-mêmes, ses « frères » et « sœurs » qu’elle dit pourtant vouloir défendre contre le racisme.

Houria Bouteldja vous a-t-elle répondu ?

M. M. : Non. Du moins, pas encore. La porte est toujours ouverte pour un débat !

Propos recueillis par Simon Blin

 

À lire : Marylin MaesoLes Conspirateurs du silence, éd. L'Observatoire, 200 pages, 16 €

 

Photo : Marylin Maeso © Éd. L'Observatoire