idées

Jeunesse de France, la solidarité n'est pas un délit 

Written by Martine Landry | Apr 10, 2018 8:33:17 AM

C’est à Menton en 2015, sur des rochers, côté italien de la frontière, que j’ai fait la connaissance de ceux qu'on appelle « les migrants ». C'est à cet endroit qu'ils m’ont raconté leurs parcours, leurs souffrances, l’impossibilité de revenir en arrière, mais aussi leur confiance dans la « patrie des droits de l’homme » ; leur espoir de reconstruire une vie dans un pays en paix, où ils ont parfois déjà de la famille, ou une communauté dont ils parlent la langue. L’espoir, aussi, que leur pays retrouve la paix et d’y retourner un jour. Car il est impossible de vivre avec le sentiment qu’on ne reverra peut-être jamais les siens et le pays de son enfance.

Ces personnes souhaitent qu’on les voie et qu’on sache qu’ils croient en la France. Il faut dire, pour cela, leurs espoirs ; qui ils sont, d’où ils viennent, les violences qu’ils ont fuies ; tous les sacrifices et les dangers auxquels ils ont dû se confronter pour atteindre notre pays, la France, qui s’était pourtant engagée à les protéger et à respecter leurs droits, en ratifiant la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et celle de 1989 relative aux droits de l’enfant.

Photo : les rochers de la frontière franco-italienne, à Menton © DR

Depuis le « Printemps arabe » en 2011, en tant que frontalière, je me suis engagée auprès d’Amnesty International France et de l’Anafé (Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers). J’observe, de part et d’autre de la frontière franco-italienne, les traitements illégaux et le renvoi que subissent en continu les personnes, parmi lesquelles figurent de très nombreux enfants isolés.

Non assistance à personne en danger

Depuis, j’ai observé, informé, dénoncé et proposé des solutions pour que ces personnes aient accès à leurs droits. Lorsqu'on les rencontre, qu’on échange des sourires avec eux, on ne peut plus les abandonner.

C’est tout un réseau qui se mobilise à la frontière sur la côte près de Menton. J’ai parfois accompagné d’autres associations qui travaillent aussi pour ces personnes, soit sur un plan juridique, soit sur un plan humanitaire. « Asso » internationales, nationales, locales, françaises ou italiennes, nous nous complétons.

Les « gens de la montagne » ont toujours ouvert leur porte à ceux qui ont besoin d’un refuge où se nourrir, dormir, se soigner, être en sécurité. C’est ce qu’ont fait ceux de la Roya, à commencer par le plus emblématique d’entre eux : Cédric Herrou. C’est ce que font également les guides de montagne du Briançonnais, à la frontière italienne plus au nord.

Pour chacun de nous, donner à manger, soigner, offrir un toit à des personnes en danger, en situation irrégulière ou non, est un geste humaniste. Et dans le cas contraire, leur refuser cette aide serait une non assistance à personne en danger.

« Délit de solidarité »

Aujourd’hui, tout comme moi, plusieurs personnes de ces associations ont été ou sont encore inquiétées, pour « délit de solidarité ». On nous reproche officiellement d’avoir facilité l’entrée irrégulière ou le maintien irrégulier sur le territoire français de personnes étrangères. Nous sommes convaincus de n’avoir voulu qu’aider des personnes en détresse et dont les droits étaient violés. Sans autre objectif que d’assurer le respect de leur dignité.

En août 2017, j’ai donc été accusée « d’avoir facilité l’entrée de deux mineurs étrangers en situation irrégulière. En ayant pris en charge et convoyé pédestrement ces deux mineurs du poste frontière côté Italie au poste frontière côté France ». Pour ce délit, je risque aujourd'hui une peine maximale de 5 ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende.

Le 11 avril prochain, le tribunal aura à trancher. Serai-je ou non coupable d’avoir conduit ces deux mineurs, depuis le panneau France jusqu’au poste français de police aux frontières afin que l’aide sociale à l’enfance vienne les prendre en charge ? Ces deux jeunes avaient été pourtant illégalement renvoyés par la France vers l’Italie alors que des démarches pour leur protection ici, en tant qu’enfants, avaient été initiées. Me voilà donc poursuivie, risquant d’être condamnée pour avoir voulu faire respecter la loi et protéger des enfants.

Générations futures

Je souhaite aux générations futures, à mes petits-enfants, une société où n’existera pas la crainte de venir en aide à son prochain. Que tendre la main vers un enfant, une femme ou un homme épuisé, blessé, sur une route dangereuse, une voie ferrée, un chemin enneigé, ne soit pas un choix mais un devoir.

J’exhorte les jeunes à refuser une société fondée sur le rejet de l'empathie et de la fraternité.

J’ai espoir que ce qui m’arrive aujourd’hui ne soit pas de nature à démobiliser, mais au contraire, à raviver l’envie d’aller à la rencontre de l’autre, de s’engager auprès des associations comme ces dizaines d’étudiants que je rencontre quotidiennement et qui, lors des maraudes à la frontière, donnent courageusement de leur temps en apportant des couvertures et des vêtements, et participent à la distribution de repas chauds.

Apprendre de l’autre, c’est surtout apprendre de soi. La vraie vie est là, dans ce contact, ce partage et je souhaite aux générations futures, à mes petits-enfants, une société ouverte où la solidarité retrouve ses lettres de noblesse.

Photo © VALERY HACHE/AFP