« Mon livre est un avertissement : la politique identitaire est une impasse »

« Mon livre est un avertissement : la politique identitaire est une impasse »

L'essayiste américain Mark Lilla dénonce dans son dernier ouvrage « La gauche identitaire » (Stock) le piège identitaire dans lequel s'est enfermée la gauche américaine. Il l'exhorte à retrouver le sens du bien commun et reprendre le pouvoir à Washington.

Vous écrivez : « Capter l’imaginaire américain est une responsabilité politique et, en la matière, la gauche a démissionné ». On a le sentiment qu’elle n’a pas essayé depuis longtemps... 

La gauche américaine a cessé d’essayer dans les années 1980. Quand Ronald Reagan a été élu avec un programme néo-libéral, au lieu de proposer une vision contraire, alternative, la gauche américaine s’est repliée sur elle-même pour s’engager dans les mouvements sociaux pour l’environnement, les droits des minorités, etc. C'est à ce moment-là que la gauche a perdu contact avec les classes populaires et maintenant elle ne les connaît plus.

À propos de la gauche ante-Reagan, vous écrivez :  « Il existait une vision politique de ce que ce pays était et de ce qu’il pourrait devenir. Une vision fondée sur une conception des classes sociales ». Par quoi remplacer cette conception ?

La gauche républicaine des années 30 jusqu’aux années 80 était nourrie par une vision de solidarité entre les citoyens. Nous avons établi des programmes sociaux, pour tout le monde. Notre rhétorique était rassembleuse, c'était une époque très saine pour la gauche. Aujourd'hui, la rhétorique n’est pas rassembleuse. Ce que cherche la gauche identitaire maintenant, c'est la reconnaissance individuelle des identités dans la société. L’identité de chaque personne est alors une sorte de mélange de sexualité, race, appartenance ethnique, etc. Grâce à cette révolution culturelle, notre société est beaucoup plus tolérante et ouverte. Elle a réussi : on a pris Hollywood, les médias, les universités, mais on a perdu Washington, or, avec Washington, la droite peut faire ce qu’elle veut pour supprimer les droits des minorités, des femmes. Il y a une atmosphère très intolérante qui rayonne depuis Washington dans tout le pays. 

Le portait que vous faites de l’université est inquiétant, ces étudiants recroquevillés sur eux-mêmes, sur les questions d’identité : c'est la future élite. Comment vont-ils pouvoir nourrir un nouveau « nous », un projet collectif ?

C’est pour cela que je suis tellement inquiet. J’adore mes étudiants mais la conscience identitaire a pris le dessus sur la conscience politique. Ils sont intelligents mais ils ne s’intéressent pas aux régions des États-Unis où vivent les conservateurs, les évangélistes. Ils n’ont pas d’idées sur l’économie, ne connaissent pas Marx, rien du tout ! Mais, ils sont très convaincus par la nécessité de tolérer et d'accepter tout le monde. C'est bien, mais ce n’est pas une politique. Par exemple, le focus sur les identités est tel dans les universités que beaucoup de cours tournent autour de ce thème. Les gens qui sont invités à parler dans les universités sont très à gauche et les personnes de droite et du centre ont du mal à y intervenir maintenant. Les évangélistes représentent 20 % de la population adulte, les transgenres moins d'1 % de la population mais – j’exagère un peu – les étudiants sont convaincus que 20 % de la population est transgenre et moins d'1 % sont des évangélistes. Je parle des universités d’élite où j’enseigne sur les deux côtes. Il y a une ignorance  presque totale de la middle America.

Pourquoi une telle hystérie ? Vous dites que le débat n'est plus possible, que l'échange devient rapport de force... 

Pour deux raisons. Le narcissisme des petites différences d'abord. Les choses s’améliorent, mais si vous êtes dans un mouvement social, la règle numéro un est de ne jamais reconnaître qu’il y a des progrès : c’est toujours l’apocalypse demain. 

Deuxième chose, nous avons eu, dans notre histoire, des moments de renouveau évangélique. Au XVIIIe-XIXe siècle, la question du salut spirituel était devenue la chose la plus importante. Dans ces moments assez puritains, beaucoup de gens étaient forcés à dire ou à ne pas dire certaines choses. Nous vivons un moment assez similaire, si ce n'est qu'il ne s’agit pas de la religion mais de la vertu morale dans les yeux des autres. Il y a un mot très exact aux États-Unis : cela s’appelle virtue signalling, il faut signaler aux autres : « j’ai de la vertu, je suis d’accord avec vous ». Il faut se confesser, avoir des expériences de conversion : « avant j’étais un homme blanc qui ne comprenait rien de votre expérience, mais maintenant oui, merci de m’avoir corrigé ». Il faut comprendre les autres, mais l’atmosphère est si puritaine et autoritaire que la libre pensée a du mal à se développer chez les jeunes. 

Vous évoquez un mépris envers la citoyenneté républicaine et apportez quatre solutions : donner la priorité à la politique institutionnelle plutôt qu’à l’action militante, même si j’imagine que l’un n’exclut pas totalement l’autre, qu’il faut continuer à être militant …  

Non, je ne crois pas. Il y a une logique dans les mouvements sociaux de toujours hausser le ton et de se radicaliser. Pour diriger un mouvement social, il faut être le plus radical possible, pas de consensus, pas de compromis. Cela va à l'encontre de l'échange, du fait de parler avec les autres pour trouver des solutions  ensemble. Les mouvements sociaux étaient nécessaires et très importants dans les années 60-70, mais maintenant ce sont des barrières avec le grand public. 

Vous dites en effet que la meilleure façon de défendre les droits est de gagner les élections…

Qu’est ce qu’on voit avec le gouvernement de Trump ? Le droit à l’avortement est menacé et on peut faire des manifs en Californie et à New York, cela ne va rien changer. Il faut gouverner même pour protéger les acquis du passé…

Parmi les solutions que vous indiquez, vous invitez à donner la priorité à la persuasion démocratique plutôt qu'à l’expression vaine de soi. Qu’entendez-vous par là ? 

Il n’y a pas seulement une brèche entre les classes aux États-Unis, il y a une brèche géographique. Les gens qui vivent sur les deux côtes, qui sont bourgeois et diplômés n’ont aucune connaissance des classes populaires, des familles religieuses, cela devient très vite un dialogue de sourd. Je dis à mes étudiants : « C’est très bien d’aller au Nicaragua construire des maisons, c'est beaucoup mieux d’aller au Texas et parler avec les gens dans un petit café parce que vous allez apprendre des chose, apprendre comment trouver des terrains communs, il faut défendre le bien commun qui existe et vous allez trouver que les gens sont moins menaçants que ce que vous croyez ».   

Que vous répondent-ils, vos étudiants ?

« Oui, peut-être un jour »…

Quatrième priorité : un besoin urgent d’éducation civique. N’est-ce pas trop tard ? Le fossé que vous décrivez semble si profond.  

Quand je parle de citoyenneté, ce n'est pas un idéal, c’est un fait social. Nous sommes tous des citoyens dans les sociétés qui deviennent de plus en plus individualistes, atomisées. Il faut fonder la politique sur des faits concrets et le fait concret le plus important c’est que nous sommes déjà des citoyens

Qu’est-ce qui a changé depuis votre première tribune ? (Mark Lilla a publié une tribune sur le même sujet dans le New York Times en novembre 2016). 

Depuis l’élection de Trump, et surtout depuis ses brutalités avec les immigrés,  j’ai l’impression que beaucoup de gens qui normalement ne font pas de politique se sont décidés à être candidats même dans les élections locales. 

Ce qui est extraordinaire, car nous avons déjà eu quelques élections locales, c’est que les nouveaux candidats viennent de différentes couches sociales, de groupes très différents. C'est une promotion très diverse et multiculturelle. Les candidats ne parlent plus de leur identité mais de problèmes très concrets.

Par exemple, il y avait une candidate transgenre qui a fait campagne dans un comté très conservateur dans la Virginie. Elle a même porté un petit foulard avec le drapeau LGBT, mais elle ne parlait que des problèmes locaux et elle a gagné ! Elle n'a jamais mentionné le fait qu’elle était transgenre. Son adversaire était un homme très à droite, c’est lui qui en a parlé, pas elle, jamais. C'était pour moi un moment très important et inspirant, de voir que c'est possible.

Les excès ne sont-ils pas nécessaires ? Un passage obligé avant une normalisation ?

On peut toujours utiliser cet argument avec l’histoire. Ce que je sais, c’est que  ce moment est le moment le plus dangereux de ma vie aux États-Unis. Et j’ai  vécu la guerre du Vietnam, les rébellions des étudiants etc., mais c’est beaucoup plus dangereux maintenant parce que ce sont nos institutions qui sont attaquées. Pas seulement les institutions mais les mœurs politiques ! Dans tous les systèmes politiques, il y a des tabous qui protègent les lois et Trump est en train de briser tous le tabous. Finalement, on ne sait pas quels sont les tabous d’une société avant qu'ils ne disparaissent. Ce moment où vous vous rendez compte que jamais personne n’a attaqué le physique de l’adversaire, personne n’a jamais appelé à l’arrestation de l'adversaire. Et c'est ce qu’a fait Trump avec Clinton. Toute la nation s’est rendue compte du fait qu’il y avait des barrières qui sont en train de disparaître…

Quel regard portez-vous sur la France ? 

J’ai toujours le sentiment que la France se porte mieux que les Français le pensent. Toujours. La tradition républicaine reste très forte, mais je m’inquiète quand même. Après l’effondrement du PS, les socialistes n’ont plus de contact ni d’influence sur les classes populaires, donc il faut trouver un autre peuple. Et j’imagine qu’il y a une tentation de virer vers une politique identitaire, et donc mon livre se veut être un avertissement. Ce virage, c’est une impasse. 

 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.   

 

Photo : Mark Lilla © Christophe Delory

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