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Marion Maréchal, figure de proue d'un « gramscisme de droite » ?

Written by Gaël Brustier | Jun 28, 2018 4:09:24 PM

Marion Maréchal apporte quelque chose de neuf à droite. Ce neuf est lié à ce qui a rendu possible La Manif pour tous, le mouvement d’opposition au « mariage pour tous », et à l’essor consécutif d’un mouvement conservateur, organisé, relativement puissant et campant aux portes des partis de droites. Marion Maréchal porte haut l’étendard du retour de l’idéologie à droite. En effet, la droite française, traditionnellement rétive à l’idéologie s’est trouvée plongée dans une crise existentielle d’une rare intensité lorsque la fondation de l’UMP fit disparaître les familles démocrates chrétiennes ou gaullistes. De ce moment date la quête de sens de la droite.

Marion Maréchal apporte du neuf parce qu’elle rompt avec la tradition frontiste d’accueil des « schismatiques » et d’hostilité à la droite républicaine. Marion Maréchal représente des militants politiques qui ne sont pas, dans leur vie spirituelle, en rupture avec Rome. Ils se situent dans le sillage de La Manif pour tous. Ce sont des catholiques romains, conciliaires, c’est-à-dire respectueux de Vatican II pour l’essentiel, mais des conservateurs philosophiques et politiques, assez loin des traditionalistes en rupture avec l’Église de Rome qui hantaient les fêtes des bleu-blanc-rouge (BBR) ou les instances du FN des années 80 et 90. La société à laquelle s’adresse Marion Maréchal est une France de droite, conservatrice, ressemblant fort à la France qui a propulsé François Fillon à la candidature présidentielle. Est-ce une France capable de former un groupe social dirigeant, capable d’arrimer à lui d’autres groupes sociaux ? Au-delà de l’accident industriel de la campagne Fillon, il est permis d’en douter.

Le « gramscisme de droite » : du neuf avec beaucoup de vieux

Marion Maréchal a néanmoins su créer l’événement en réapparaissant au cours d’une soirée très politique organisée par le mensuel L’Incorrect et les Éveilleurs d’Espérance, non sans parenté avec le mouvement des Veilleurs, né à l’issue de La Manif pour tous. Conservatrice revendiquée, l’ancienne plus jeune députée de France, nièce de la Présidente du Rassemblement National, tient le discours du combat culturel à ses amis politiques.

Revendiquer Gramsci, à droite, n’a rien de neuf. Longtemps avant le Sarkozy de 2007, plus à droite que lui et de l’autre côté des Alpes, se trouvèrent quelques expérimentateurs du « gramscisme de droite ». Ainsi Alain de Benoist et le GRECE (Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne) l’expérimentèrent-ils du côté cisalpin.

Depuis les origines du FN mais également pour des mouvements comme les Identitaires, l’Italie demeure un exemple, un modèle. Du côté transalpin, c’est Pino Rauti qui se lança dans la captation des outils et des travaux d’Antonio Gramsci (tout de même assassiné par les fascistes vantés par Rauti) aux fins d’un gramscisme de droite, empruntant également à Tolkien sa mythologie et Julius Evola ses très ésotériques considérations sur l’inégalité entre les hommes. Cela fait plusieurs décennies que la Destra italienne prétend s’inspirer de Gramsci. Bref, revendiquer Gramsci n’a rien de neuf. Au contraire. Cependant, Marion Maréchal, sur le fond, ne ressemble ni à Alain de Benoist ni à Pino Rauti. Elle avance un conservatisme que l’on n’avait pas vu jusqu’à récemment dans la droite française et qui a de solides racines catholiques.

Le « gramscisme de droite » est un anti-gramscisme

Tous ceux qui adhèrent au gramscisme de droite déploient en revanche une foi inébranlable en la force des symboles et de représentations dans le combat politique qui animent ceux qui s’en prévalent. Le « gramscisme de droite » est, à l’origine, le produit de la fascination d’intellectuels de droite italiens pour celui qui représentait l’intellectuel de gauche par excellence. En Italie, la logique fut différente de celle que nous connaissons en France. Il y eut des échanges entre des intellectuels de la destra italienne, de la « Nouvelle Droite » transalpine et des intellectuels et des revues de la galaxie communiste italienne au tournant des années 1980. Gramsci, pour eux, c’est le « penseur du pouvoir culturel ». Certes beaucoup mais c'est à peu près tout pour eux. Pour les gramsciens, les vrais, c’est sans doute vrai, c’est sans doute aussi un peu court. Gramsci est beaucoup plus. C’est néanmoins ainsi, comme « penseur du pouvoir culturel », que Pino Rauti en Italie ou Alain de Benoist en France voient Gramsci. Les travaux de Taguieff sont éclairants de ce point de vue. Le « gramscisme de droite  » est ainsi, du côté cisalpin, une potion destinée à remédier à l’allergie de la droite française à toute forme d’idéologisation. Taguieff a rappelé les efforts déployés par Alain de Benoist pour faire des écrits de Joseph de Maistre, Thierry Maulnier ou Abel Bonnard, des « classiques ».

Quête de l’hégémonie ou idéologisation de la droite

« L’hégémonie commence à l’usine » professait Antonio Gramsci. Il y a, dans beaucoup de « combats culturels » actuellement en vogue, un cruel défaut de préoccupation économique et sociale. L’hégémonie ne se conquièrerait que par l’échange d’arguments et un combat visant à imposer ses propres mots en lieu et place de ceux de l’adversaire. Tout cela est un peu court et ne saurait servir de véritable « combat culturel ». Le combat culturel passe aussi par les lieux de travail, par un travail quotidien dans la société. De ce point de vue, l’initiative de Marion Maréchal a encore des progrès à faire pour pénétrer le pays.

Le problème de Marion Maréchal est d’une relative simplicité. Ni LR ni le RN ne disposent désormais d’un véritable appareil idéologique. La rusticité du matériel idéologique pose donc un défi à la génération de Marion Maréchal. Le mouvement conservateur a, dans cette perspective un mérite : il fournit clés en main une vision du monde et rend les deux familles partisanes compatibles en vue d’alliances éventuelles.

 

Photo : Marion Maréchal lors de l'inauguration de l'Issep, à Lyon © Franck CHAPOLARD/crowdspark.com/AFP