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Duras en zone grise

Written by Aliette Armel, Hervé Aubron | Jan 23, 2018 12:00:41 PM

La Douleur de Marguerite Duras constitue une matière hautement inflammable. Ce recueil retranscrit des épisodes qu’elle a vécus durant la fin de l’Occupation, et avant tout l’attente de son mari, Robert Antelme, futur auteur de L’Espèce humaine, arrêté pour résistance le 1er juin 1944, qui ne reviendra à Paris qu’en mai 1945, sauvé in extremis du camp de Dachau. L’écrivaine a toujours entretenu la confusion entre le biographique et le littéraire : ses propres révélations devaient demeurer les seules références, même au-delà de sa mort. La Douleur charrie son lot de souffrances, de rage, d’équivoques, d’indicible, mais aussi de non-dits, notamment sur certains de ses choix avant 1943 et son entrée en résistance : elle a cosigné en 1940 un livre violemment colonialiste, plus tard désavoué ; elle travaille en 1942 dans une commission de la Propagandastaffel allemande, chargée de répartir le rare papier entre les éditeurs français.

Au-delà de ces silences-là, tous les noms propres sont modifiés ou gommés. Robert L. n’est plus Antelme. Il est devenu comme D. (alias l’essayiste Dionys Mascolo, alors son amant) un personnage de Duras. « Que c’est vous, vous l’oublierez ! », recommandait-elle à Yann Andréa paralysé devant sa caméra filmant L’Homme atlantique en 1982. Mais ses compagnons des années 1940 n’ont jamais oublié que, dans La Douleur, c’étaient eux : ils ont violemment condamné la parution du livre en 1985. Emmanuel Finkiel sait parfaitement tout cela, mais, s’il adapte ce texte, ce n’est pas pour faire le procès d’une légende. Que c’est Duras vous l’oublierez, semble à son tour recommander le cinéaste au spectateur. S’il n’était mentionné que le film est tiré de Duras, on pourrait parfaitement oublier que Mélanie Thierry est l’émanation de l’écrivaine ou que le fugace Grégoire Leprince-Ringuet, alias Morland, campe le jeune François Mitterrand, membre du même réseau de résistance : bien peu de noms propres dans les dialogues.

Ce qui retient Emmanuel Finkiel, c’est la lettre des textes de Duras, qui réécrit sans doute sa biographie, mais capte avec une rare intensité l’électricité d’une Libération qui s’éternise, l’état second d’une période où s’accumulent, comme un cumulonimbus, de folles ambiguïtés. Marguerite apparaît parfois dédoublée à l’écran, comme si y cohabitaient la jeune femme dans un état second et celle qui observe ses propres actes et décisions. La Douleur est un singulier film cultivant un entre-deux de plus en plus entêtant – entre biographie et fiction, guerre et paix, coups de théâtre et temps suspendu, voix off incantatoire et reconstitution, terreur et langueur.

Le cœur de La Douleur, c’est l’attente, vue du côté des femmes. Ce sont les angoisses de celles qui espèrent le retour de leurs hommes engloutis dans un enfer dont elles ne savent rien. Elles ne peuvent qu’imaginer le pire ou s’inventer des raisons d’espérer lorsque d’autres prisonniers reviennent. La douleur des femmes est accentuée par l’inéluctable séparation entre les sexes. Leurs émotions dévorantes sont jugées irrationnelles par leur entourage masculin. Celui qui accompagne Marguerite, D., lui lance ainsi : « Quand vous y repenserez plus tard, vous aurez honte. » L’excès de douleur provoqué par l’attente de Robert L., alors que Marguerite vit déjà, ouvertement, avec D., peut paraître incompréhensible à qui ignore les particularités du pacte qui les unissait, théorisé par Dionys Mascolo sous le nom d’« amour-amitié ». Devant la caméra d’Emmanuel Finkiel, l’interprétation de D. par Benjamin Biolay rend bien la sécheresse presque violente des relations entre ces hommes et cette femme qui cherchaient une autre manière de vivre l’amour, sans tendresse, mais avec une exigence de vérité.

Celui qui est attendu, Robert L., n’apparaît qu’à travers le regard de celle qui l’attend. Il a vécu l’horreur des camps, mais sa douleur n’existe qu’à travers une description quasi clinique de son retour à la vie, à tel point que le cinéaste a gommé la partie finale du texte : rien n’y était épargné de l’obscénité d’un corps presque en décomposition, seulement entrevu comme un fantôme dans le film, à travers un rideau. Emmanuel Finkiel joue souvent du flou, de la zone grise : manière d’arrimer le film à la subjectivité d’une narratrice, sans se refuser pour autant à la représentation de la réalité historique. Son film a obtenu le prix du film d’histoire au Festival de Pessac pour la qualité de sa reconstitution, soutenue par de sobres greffes numériques dans des vues parisiennes.

Tout à cet entre-deux, ces limbes de l’histoire, Emmanuel Finkiel se garde de tout jugement, même lorsqu’il agrège au texte consacré à l’attente celui où Duras « avoue » la relation ambiguë qu’elle a entretenue avec un agent de la Gestapo, rebaptisé Rabier sous sa plume, pour obtenir des renseignements sur la détention de son mari. Le film s’appuie alors sur un solide Benoît Magimel, qui campe un gestapiste indéchiffrable, un taureau épais tout en violence rentrée et finasseries séductrices. Face à lui, Mélanie Thierry cache derrière un obstiné masque de cire la panique qui menace toujours de la déborder. Une peur qui finit par être le seul lien entre les deux personnages, à mesure que la fin de la guerre s’annonce et que les rôles s’inversent : Rabier est menacé d’être piégé à son tour et arrêté par la Résistance.

Le film s’arrête avant que les questionnements biographiques ne versent dans le sordide : jusqu’où Duras est-elle allée dans sa relation avec Rabier, de son vrai nom Delval ? Par ses dépositions consécutives et contradictoires au procès du collaborateur, a-t-elle joué un rôle dans sa condamnation à mort ? Quel a été l’impact du comportement de Dionys Mascolo, qui a eu une liaison – et un enfant – avec la femme du même Delval ? Reste le texte de La Douleur, âpre et bouleversant. Reste le film, qui sonne juste, respectant Duras tout en s’en affranchissant. Ils ne peuvent se lire et se voir qu’en renonçant à embrasser la vérité que Duras a emmurée en elle-même, mais qui a aussi porté son écriture, vérité qu’elle a, dans ses textes, encryptée – à la fois tue et centrale.

 

À voir : La Douleur, un film d’Emmanuel Finkiel, avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay… Durée : 126 min. En salle le 24 janvier.

Photo : Mélanie Thierry dans La Douleur © Les Films du Losange 2017