« Marée populaire du 26 mai » : vers la convergence de luttes ?

« Marée populaire du 26 mai » : vers la convergence de luttes ?

Que reflète la « Marée populaire » de ce samedi ? Le renouvellement des luttes de la gauche radicale aux syndicats, ou l'incertitude qui pèse sur leurs combats ? Les deux, répond le politologue Gaël Brustier. Avec en filigrane une stratégie de la France insoumise qui postule une jonction des fronts social et politique.

Il y a quelques mois, la participation de la CGT à un événement comme la « Marée populaire » de ce samedi 26 mai était inconcevable. D’abord parce que, depuis vingt-cinq ans, la CGT s’était officiellement dépolitisée. Ensuite parce que mêler dans une même initiative politique syndicats et partis enfreint la sacro-sainte Charte d’Amiens.

Pourtant, la participation de la CGT à cette manifestation s’inscrit dans un processus que l’on retrouve ailleurs, sous des formes diverses, dans d’autres pays. Si, depuis quelques années, dans les différents pays d’Europe aussi bien qu’en Amérique du Nord la stratégie contre-hégémonique est un sujet de débat, c’est avant tout parce que les anciennes formes d’organisations sont marquées du sceau de la défaite. Trente années de néolibéralisme ont ravagé des courants politiques comme la social-démocratie, et également atteint les grandes formations syndicales et les gauches radicales. Ce sont toutes les formes prises par les héritiers du mouvement ouvrier qui ont été remises en cause, et finalement soumises à l’impératif de la redéfinition, parfois au défi de concurrences nouvelles, comme les « mouvements des places ». Toujours est-il que dans cet appel la frontière syndicats-partis politiques vole en éclats. Outre La France insoumise et la CGT, on retrouve certes des partis comme EELV ou Nouvelle Donne mais aussi des organisations comme les Amis de la Terre, Droit au logement ou la Confédération Paysanne ainsi que des syndicats comme le SNESUP-FSU. Cette nouvelle manifestation contre la politique d'Emmanuel Macron s'apparente à un réceptacle de combats extrêmement divers unifiés sous la bannière de « marée ».

Crise organique de la démocratie

C’est dans ce contexte que la « convergence des luttes » – mot d’ordre vieux d’une trentaine d’années environ – revêt une importance capitale aux yeux des responsables de La France insoumise. La convergence des luttes tant souhaitée fait ainsi écho aux mutations stratégiques de la gauche radicale et des mouvements sociaux depuis une décennie qui est celle de la crise, et qui a fragilisé les idéologies et les formes politiques d’hier. La crise de 2008 a renouvelé les débats sur la meilleure stratégie à développer dans un contexte de crise organique, au sens « gramscien » du terme. Fait majeur, la crise a en effet contribué à placer la question démocratique au cœur des préoccupations non seulement de la gauche radicale mais aussi de larges pans de la société, frappés par les conséquences matérielles de celle-ci mais aussi porteurs de préoccupations nouvelles. Les mouvements des places comme Occupy Wall Street ont, quant à eux révélé la multiplicité des préoccupations et des attentes dans la société. Indépendamment des organisations syndicales, ce sont d’autres façons de contester qui ont émergé.

La contestation des malfaçons de la démocratie, telles qu’incarnées par le régime de 1978 en Espagne ou par la Ve République en France et la remise en cause du fonctionnement de l’Union européenne sont les caractéristiques d’une évolution de la contestation propre à la dernière décennie, associant critique démocratique et remise en cause des grandes orientations économiques.

Bien sûr, les syndicats ont encore un rôle prédominant. Incarnation de la quête d’une convergence des luttes depuis Nuit Debout, François Ruffin – Député du groupe France insoumise à l’Assemblée nationale – rappelle dès qu’il le peut l’importance du travail syndical. Il est vrai cependant que nombres de facteurs ont évolué et atténué la puissance syndicale dans le pays. La France ne vit plus comme à l’époque d’une CGT aux trois millions de membres. De surcroît, la complexification du monde du travail rend les mobilisations de masse plus difficiles, moins évidentes pour des salariés plus seuls dans des entreprises de taille plus modestes. On ne mobilise pas le prolétariat des services comme on mobilisait les ouvriers de Billancourt. Demeurent néanmoins quelques gros bastions syndicaux comme l’énergie, les transports et les déchets. Structurant encore en profondeur la vie sociale, les syndicats n’ont certes plus le monopole de la contestation mais ils sont un puissant vecteur de socialisation et de diffusion, bien au-delà de leurs rangs. La relativisation de l’identifiant de classe et la montée en puissance de préoccupations post-matérialistes redéfinit néanmoins leur contexte d'action.

Quête de l’hégémonie

On a vu, au moment de Nuit Debout, à quel point le dialogue entre responsables syndicaux et occupants de la place de la République était une démarche compliquée. Les formes prises par les mouvements des places défient en général celles, beaucoup plus traditionnelles, des organisations syndicales. La quête de l’hégémonie doit articuler la dimension traditionnelle avec d'autres préoccupations liées à des enjeux plus récents dans le débat public. Les intérêts matériels ou la condition des salariés s’articulent avec d’autres préoccupations comme le féminisme, l’environnement, etc…

Cette mutation des formes d’organisations, des formes de mobilisation a tout à voir avec la façon de mener le combat pour l’hégémonie. La France insoumise ne s’engage pas dans cette voie sans avoir mené quelque réflexion ni fait quelques paris osés quant à la perméabilité de la société française à sa démarche. La question de fond est bien celle de l’hégémonie. Les modes d’organisation et les signifiants des décennies précédentes sont estompés au bénéfice d’autres, permettant de toucher d’autres segments sociaux que ceux habituellement séduits par la gauche radicale. Le signifiant « gauche » est estompé. La Charte d’Amiens est remise en question et la frontière entre monde syndical et action politique devient plus poreuse. De nouveaux thèmes, de nouvelles revendications, une grande variété de luttes font leur apparition.

Ce sont les thèses sur le « populisme de gauche » d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, formulées dès 1985, qu’on retrouve en filigrane dans cette stratégie de La France insoumise et dont la « marée humaine » est le parfait exemple. C’est de facto le même type de manoeuvre qui a donné naissance en Espagne aux différentes « marées » et qui, par la suite, a conduit à la création de Podemos. La stratégie de la France insoumise postule une jonction des fronts social et politique. Articulant une présence dans les luttes sociales et une rude remise en cause du fonctionnement de la Ve République, La France insoumise a fait le choix de fréquentes incursions sur un terrain habituellement occupé par les syndicats. Il est certain que, à la gauche de LREM, le mouvement présidé par Jean-Luc Mélenchon s’impose comme l’élément central et dynamique. L’enjeu pour les organisateurs de la marée populaire est désormais de savoir s'adresser à ces Français qui, depuis le centre gauche, avaient fait le pari macronien.

 

Photo © Denis Meyer / Hans Lucas