idées

Marche blanche : que veut dire la « communauté nationale » ?

Written by Béligh Nabli | Mar 29, 2018 12:10:11 PM

Placé dans la lignée du récit national, le discours d’éloge du président de la République en hommage à la figure héroïque du colonel Arnaud Beltrame fut éminemment symbolique. Il rappelle ce qui fait nation dans la tradition républicaine française : la nation est une « grande solidarité », constituée par « les sacrifices que l’on a faits et ceux que l’on est disposé à faire encore » ; si « elle suppose un passé », la nation se définit d’abord par « une âme, un principe spirituel », se résumant « dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». En somme, « l’existence d’une nation est le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » en l’enrichissant et en le transmettant de génération en génération ; c’est « un plébiscite de tous les jours comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie » (Renan, conférence à la Sorbonne le 11 mars 1882).

Une culture commune

Animé par les valeurs de la République, l’esprit de résilience et de résistance qui s’est dégagé du discours présidentiel a vocation à mobiliser une communauté nationale aux prises à la violence terroriste et aux tensions souterraines qui la traverse/menace. Un risque de dislocation illustré par la marche blanche destinée à honorer la mémoire de Mireille Knoll. La démonstration d’unité nationale contre l’antisémitisme les travaux de l’Assemblée nationale avaient été suspendus pour permettre à tous les « représentants de la nation » de s’y rendre a été entachée par les appels à l’exclusion et (donc) à la division lancés par le président du CRIF. Ce dernier s’est arrogé le droit de s’exprimer au nom des Juifs de France pour mieux sélectionner les citoyens souhaitant participer à ce « moment national ». Un abus de pouvoir qui atteste d’un climat de méfiance et de suspicion qui sape les fondements de la cohésion nationale, ainsi que d’une dérive relativement récente, par laquelle des dignitaires/responsables religieux ou communautaires sont élevés au rang de porte-parole nationaux de segments particuliers de la communauté nationale. Une dérive qui interroge la signification même du principe de « République une et indivisible ».

La citoyenneté républicaine entretient traditionnellement une double relation : avec l’État, mais aussi avec la nation [1]. La première s’est construite sur la base d’individus-citoyens égaux, affranchis des corps intermédiaires et émancipés des identités communautaires traditionnelles, en échange de quoi l’État exige une allégeance politique. Aussi, le libre arbitre et l’autodétermination exclut toute « appartenance » automatique ou obligatoire à une religion, à une « origine », à une communauté (autre que nationale). La seconde repose sur la nationalité, lien juridique qui permet à l’individu à la fois de se départir de ses appartenances primaires et de se distinguer des étrangers. Ce statut de national est conçu également comme une culture commune. Cette conception de la citoyenneté républicaine est heurtée par l’idée de communauté ou de minorité (infranationale ou transnationale) animée par l’entretien de lien particuliers autres voire concurrents à la relation citoyenne avec la nation ou la République.

« Communauté imaginaire »

Toutefois, il convient de ne pas céder au discours simplificateur et binaire fondé sur une opposition frontale entre une tradition universaliste de « la République une et indivisible » et une tradition anglo-saxonne multiculturaliste dont le relativisme culturel, soucieux des particularismes et des « cultures minoritaires », conduirait irrémédiablement au « choc des communautés » [2]. Ainsi, par exemple, si le principe de laïcité exclut toute religion officielle, il n’interdit pas à l’État de dialoguer avec des autorités cultuelles et/ou culturelles. Le trouble naît plutôt du discours de responsables politiques qui n’hésitent pas à se référer plus à des « communautés » supposées, figées artificiellement dans leur différence, en « essentialisant » leur identité collective, réelle ou supposée. Ces communautés sont réduites à des « identités assignées » de l’extérieur [3]. Ainsi, la prétendue « communauté musulmane » à laquelle se réfère le système politico-médiatique se situe entre la pure fiction et la construction artificielle d’une « communauté imaginaire ». Cette notion n’en reste pas moins particulièrement efficace et dangereuse : d’une part, elle tend à englober un ensemble d’individus dans une masse informe, un être collectif qui sommeillerait au sein ou aux portes de la communauté nationale, un Autre qui prend les traits d’un ennemi intérieur. D’autre part, elle suscite chez les personnes de confession ou de culture musulmane une réaction de repli sur soi de nature à forger un lien communautaire nourri par un sentiment d’exclusion et de stigmatisation.

Aujourd’hui, face au piège mortel tendu en particulier par les terroristes djihadistes de la division nationale et de la confrontation intercommunautaire, le défi réside bel et bien dans la mobilisation d’une identification à une communauté nationale une et plurielle constitutive de Nous [4].

 

[1] C. LABORDE, « Citoyenneté », in V. DUCLERT et C. PROCHASSON (dir.), Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2002, p. 117.

[2] Michel WIEVIORKA, La Différence, Paris, Balland, 2001, p. 13.

[3] Vincent GOUËSET et Odile HOFFMANN, « Communautés, communautarisme. Un concept qui semble poser problème... », http://eso.cnrs.fr/_attachments/n-17-mars-2002-travaux-et-documents/ pdf. 

[4] Béligh NABLI, La République identitaire, Paris, éd. du Cerf, 2016.

 

Photo : © David Seyer/crowdspark.com/AFP