Intranquille

Intranquille

Marc Alexandre Oho Bambe, dont le nom de scène est inspiré par les vers de René Char, est un poète, romancier, essayiste et journaliste camerounais. Son dernier recueil, Ci-gît mon coeur, se présente comme une « parole rescapée de tous les génocides et de toutes les détresses dont nos jours se tissent parfois ». Il publie ici un poème inédit.

intranquille
l'apatride
ne sait où aller
il a planté son rêve
dans un poème
pulvérisé
il rit
il pleure
refait le monde
avec d'autres
qui lui ressemblent
sans papiers
sans passeports
sans visas
mais pas sans espoirs
compagnons d'infortune
en zone d'inconfort
aéroport
ville du sud
carte postale

 

intranquille
l'apatride
ne sait où aller
il a planté son rêve
dans un poème
pulvérisé

 

il ne passera pas la frontière
ne retrouvera pas son amour
qui l'attendait de l'autre côté du mur

 

Le mur de la misère
et pourtant il sourit, regard embué
il sourit d'avoir essayé
d'avoir réussi, à presque la toucher
il sourit et nous donne une leçon :
vivre sans amour
ce n'est pas vivre

 

intranquille
l'apatride
nous parle
de lui
et de nous
de la houle des mers écumées
des pays traversés et des foules menaçantes qui défoulent leur haine très souvent sur le dernier venu, étranger perdu 
à la recherche de sa rue
de la paix dans le monde
l'apatride nous parle
des regards de travers
de sa vie, chemin de croix
tragique déroute
et route de traverse
infernale traversée
l'intranquille apatride nous parle
de toutes les portes closes
de ses larmes versées
des insultes, des crachats, des coups tordus
mais aussi des mains tendues
et des maisons grandes ouvertes
aux âmes errantes
et aux instants de partage 
entre humains véritables

 

l'intranquille apatride nous parle
de lui
et de nous
de cette lumière au bout
qui brille toujours en lui
dans le sourire de sa mie
sa belle, âme amoureuse, amante, amie

 

intranquille
l'apatride
lève la tête
ils sont là
il doit les suivre
déjà
(re)partir
loin d'elle
qu'il aime
plus qu'il ne s'aime
lui-même
loin de ce pays
dont il n'aura pu sentir
la caresse délicate soleil

 

intranquille
l'apatride
s'en va
serein
il nous salue, sourit 
encore du cœur
puis s'envole
digne héraut
d'une époque
opaque

Le jour se lève

j'écris
pour ne pas
crier

 

Photo : Des migrants marchent aux alentours de la « jungle » à Calais, le 27 octobre 2016, le jour d'une opération massive pour démanteler et évacuer le camp. © AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN