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Manifeste d'autodéfense féminine : il est temps !

Written by Elsa Dorlin | Feb 21, 2018 10:14:26 AM

Vous êtes charmante mademoiselle, vous êtes mariée ? Vous êtes célibataire ? T’es bonne, t’es belle... tu suces ? Jolies jambes, jolie robe, joli sourire, beau cul, sale gueule, salope, sale thon, sale gouine, sale pute, grosse vache, vieille peau... Tu sais où sont mes chaussettes ? T’es comme ta mère, t’es chiante, t’as tes règles, t’es frigide, tu te laisses aller, tu me fais honte, t’es vieille... Mais putain, occupe-toi des gosses ! Les Africaines, elles sont nulles pour le ménage mais avec les gosses elles savent faire, les Arabes elles sont plus dures, mais les Philippines, de vraies fées du logis, et discrètes avec ça... Avec qui t’étais ? Va te changer on dirait une pute, enlève ce voile on dirait une terroriste, tu ne vois pas que tu fais de la peine à ta mère ? Mais enlève-moi ça, le rose c’est pas pour les garçons... On vous a changé de poste, on vous a changé de bureau. On pourrait prendre un verre ? Je ne suis plus amoureux de ma femme, avec vous c’est différent. Oh ça va, on peut rigoler, putain elle est susceptible celle-là ! Ça va, pète un coup, détends-toi... Vous êtes la secrétaire ? C’est ma nouvelle assistante, elle est bonne hein ? Je peux parler au patron ? Vous n’oublierez pas mon café, mes chemises... Déshabillez-vous, allongez-vous, écartez les jambes, vous prenez la pilule ? Vous fumez ? C’est encore la chambre 4 qui appelle, j’en peux plus de celle de la chambre 4, elle n’arrête pas de geindre... Parce que vous le valez bien ! Une crème antirides qui arrête le temps (prouvé scientifiquement). Toi aussi tu peux être une vraie princesse... Un poupon avec de vraies larmes et qui dit maman, ton karaoké pour devenir la nouvelle star... Appelle le 3600 et parle avec des beurettes en chaleur, cougar prise par tous les trous. Tu veux un bonbon ? Tu ne veux pas m’aider à retrouver mon chien ? Tu sais, tu peux me faire beaucoup de bien si tu veux et je te ferai un beau cadeau mais c’est un secret entre nous, il ne faut pas le dire à ta maman... Bouge pas. Tu cries, je te tue. Je vais te baiser, je vais te fracasser la gueule contre un mur, je vais te tuer... T’aimes ça hein, t’en veux encore ? Je vais te faire crier moi tu vas voir... Il vous a fait quoi après ? Vous étiez habillée comment ? Vous portiez un string ? Vous avez déjà eu des rapports avec plusieurs garçons avant ? Est-ce que vous avez clairement dit non, vous êtes-vous débattue ? Vous êtes victimes de violence ? Brisez le silence, parlez ! Appelez le 39 19 avant qu’il ne soit trop tard.

Domination sociale

Vous êtes choqué·e·s ? Pendant le temps écoulé à lire cet article, une femme subira un viol – ici, en France. Aujourd’hui, combien de femmes auront été suivies, interpellées verbalement, insultées, malmenées, touchées de façon intrusive, agressées, frappées... Combien autour de vous, combien dans votre famille, parmi vos amies, vos connaissances ? Si aucune de ces paroles ne vous sont familières, alors vous ignorez ce que cela fait d’être une femme.

Non pas qu’il s’agisse d’une essence, d’une nature, d’une identité – on ne parle même pas de biologie ici – mais bien d’un type d’interpellations sociales, multiples, variées, infiniment répétitives et chaque fois aiguisées comme des lames qui transforment des individus en sujets violentables. L’expérience de cette violence, larvée ou crasse, se double d’une autre violence, celle qui s’exerce de plein fouet dans la déréalisation systématique de ces mondes sociaux vécus – celle qui est tapie dans ces paroles qui mettent en doute, qui minimisent, qui nient ou tout simplement qui culpabilisent (Mais enfin fallait lui mettre une baffe à ton patron quand il t’a coincée dans l’ascenseur !). Et si ce sont des femmes médiatiques, ventriloques, qui le disent, c’est encore plus efficace : quoi de mieux pour déréaliser le sexisme comme rapport de pouvoir qu’une femme qui dit à une autre : « Fais pas ta victime pleurnicharde ! »

Alors, comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus de cafés brûlants balancés au visage, de claques retournées, de tables renversées, d’orteils écrasés, de coups de parapluie dans les parties, de genoux cassés, d’insultes, de crachats, de dénonciations publiques, de cris, de plaintes, d’appels à l’aide, de solidarité, de révoltes, de grèves pures et simples, d’occupations, de dégradations de locaux, d’habitations sur les murs desquelles seraient tagués les mots suivants : « Ici réside un gros porc ». C’est violent ? Certes, c’est violent ; mais comment dire ? Ce qui travaille au fond de nous, ce n’est pas tant la peur et la honte qu’une rage emmurée dont témoignent tous ces fantasmes auxquels nous nous laissons aller après coup lorsque l’on imagine ce que l’on aurait pu ou dû faire quand c’est arrivé. Et la frustration de ne pas l’avoir fait ne peut être apaisée que si l’on a bien conscience que ces expériences du sexisme, cette hydre aux mille têtes, n’est que l’autre nom d’une société traversée par des inégalités sociales qui précarisent nos résistances, nos puissances d’agir, nos solidarités. Se défendre a un coût – on perd souvent son travail, on perd de l’argent, on perd parfois sa maison, ses enfants, on perd toujours des amis, de l’amour et des promesses de bonheur...

En alerte permanente

Alors, pour la plupart, nous nous en tenons au quivive, nous sommes en éveil, en alerte : faire attention à comment s’habiller, comment parler, comment répondre, comment sourire, comment marcher, quel chemin prendre, quelle attitude adopter, quel ton, quel geste, quel message renvoyer... Accélérer le pas, ne pas regarder dans les yeux, faire semblant de parler au téléphone, ne pas rester seule, s’enfermer chez soi, s’enfermer dans la salle de bains, appeler à l’aide, ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants, crier, ne pas crier... Qui peut raisonnablement vivre une vie qui peut basculer à tout moment et être rendue invivable au détour d’une rue, d’une rame de métro, d’une réunion de travail, d’une course, d’un rendez-vous chez le médecin, d’un concert, d’un dîner, d’un dimanche en famille ou d’une soirée en amoureux ? Qui ? À bien y réfléchir, personne. Et pourtant, c’est le lot commun de nombre de femmes, mais plus largement, c’est le lot commun de toutes les vies minorisées de s’épuiser dans cette forme d’autodéfense où il s’agit de prendre sur soi : une dépense d’énergie indéfinie, une résistance endurante, une force imperceptible distillée en continu au prix d’un oubli de soi. Une technique martiale pour laquelle il n’y a ni ceinture, ni médaille, ni trophée.

C’est précisément cela qui fait que la vie continue comme si de rien n’était, parce qu’au fond une situation de domination se mesure à l’aune de l’ignorance dans laquelle se complaisent les vies épargnées. Comme si tout cela était normal, ne comptait pas, ne signifiait pas grand-chose, n’était pas grave... et d’ailleurs ne parle-t-on pas de compliments, de drague, de séduction, de donjuanisme, de blagues grivoises, de dérapages, de crise de la masculinité, d’hommes déboussolés, de surmenage, de gestion du personnel, de management agressif, de coup de sang, de querelle d’amoureux, de drame familial, de crise de folie... Et n’entendons-nous pas que finalement tout cela c’est très exagéré, c’est victimaire, c’est du puritanisme à l’américaine, ce sont des mensonges, de la délation, de l’instrumentalisation, des formes de castration, de la vengeance, du ressentiment, en un mot : ça n’existe pas. Ou, du moins, ça n’existe pas comme un phénomène qui concerne tout le monde, mais ça ne concerne que la catégorie « victimes de violence » – une catégorie à la fois honteuse, détestable, qui marque la personne du sceau de la mésestime de soi et de l’impuissance, et en même temps un club très fermé ; car, pour être reconnue comme « victime », il faut passer une série de mises à l’épreuve, d’examens, de jugements qui au final font des victimes des élues héroïques triées sur le volet.

Refaire corps avec soi

Entre la rage, la résistance endurante et le chemin de croix de la judiciarisation, n’y a-t-il pas matière à ouvrir une autre voie pour renverser cette violence, pour convertir la violence que cela suscite en nous en un souci de soi ? D’aucuns considèrent qu’il faut prendre des cours de boxe ou de krav maga ; mais l’enjeu n’est pas d’apprendre des techniques de combat qui, malgré leur réputation d’efficacité, demeurent des techniques sportives, enseignées par des expert·e·s. Il n’est pas question d’alimenter un marché juteux de l’autodéfense féminine : quoi de plus « réel » que le quotidien vécu ? Ne sommes-nous pas déjà expert·e·s en violence pour avoir traversé tant bien que mal tant de situations ? Les femmes n’ont pas à apprendre à se battre, mais à désapprendre à ne pas se battre. Cela renvoie à une éthique de l’autodéfense, à un féminisme rivé au corps – à des corps qui savent exactement ce que prendre un coup signifie. Alors, peut-être est-il temps d’habiter autrement ses muscles, de se rappeler à soi-même, de refaire corps avec soi. Cette conscience corporelle à laquelle, au quotidien, il est possible de travailler en attendant le grand soir est une forme de souci de soi, d’éthique féministe où la confiance restaurée dans ses ressentis, ses émotions, permet de sauver sa peau, où la conscience que le coup qui me permettra de me protéger ne demande pas plus de force que l’énergie dépensée à supporter la peur de le donner. C’est encore une forme d’exercice corporel de soi qui peut moduler la voix, changer l’intonation d’un « non », modifier une expression du visage, changer un regard, ou encore enraciner une démarche... Plutôt que de s’enferrer dans une double conscience éreintante : « Ai-je bien compris, ai-je bien interprété, ai-je raison, ai-je le droit, est-ce que j’en suis capable, est-ce possible, permis, légitime ? » Refaire corps avec soi est un féminisme au jour le jour où je travaille à l’échelle de ma chair cette rage qui me défend. Restaurer la violence du sexisme dans toute sa crudité est la condition pour transformer la rage en politique, mais puisque le personnel est politique, seule la rage devenue éthique de soi, conscience musculaire, sera en mesure de me libérer d’une vie sur la défensive.

 Photo : © Pascal Brocard/PhotoPQR/Le Républicain lorrain/Maxppp