Le mai 68 sénégalais n'était pas une réplique du mouvement français

Le mai 68 sénégalais n'était pas une réplique du mouvement français

En mai 68 au Sénégal, une révolte étudiante se transforme en grève générale. Le président Léopold Sédar Senghor accuse alors les étudiants sénégalais d'imiter les étudiants français : une façon de masquer les raisons endogènes du mouvement selon l'historienne Françoise Blum.

En mai 68, que se passe-t-il au Sénégal ?

Un mouvement social scolaire, étudiant et travailleur s’est répandu au Sénégal à la fin du mois de mai 68. Il ressemble beaucoup au mouvement français à l’exception qu’il est moins étendu dans le temps. Il commence par une grève étudiante immédiatement réprimée. Les syndicats de travailleurs rejoignent alors les étudiants et cela devient une grève générale, accompagnée d’une nouvelle répression et d’émeutes.

Quelles étaient les revendications principales des étudiants et des travailleurs ?

Le mouvement est parti d’une base très corporatiste, après une décision du gouvernement de fragmenter les bourses des étudiants. Rapidement, il devient beaucoup plus politique et plus général, avec des demandes de toutes sortes, un peu comme dans les autres mouvements de l’époque. Les travailleurs demandent des augmentations de salaire et la sécurité sociale pour tous. Les étudiants s’insurgent contre le chômage qui peut toucher les diplômés, mais aussi contre certains systèmes hiérarchiques. Ils réclament dans certains cas l’autogestion.

L'une des revendications centrales, peut-être même la principale, est la demande d’« africanisation ». À l’époque les français sont très présents dans l’enseignement, de manière disproportionnée par rapport à la population locale. Les ¾ des enseignants à l’université de Dakar sont français, et ce ratio n’est pas très différent dans l’enseignement secondaire. Les étudiants, les scolaires, voire même les salariés, ont l’impression d’être quasiment dans une situation d’apartheid. L’africanisation est donc une revendication centrale, aussi bien dans l’enseignement que dans la fonction publique et dans les entreprises, en particulier pour les cadres.

Ce mouvement a-t-il eu des répercussions positives ?

Des accords tripartites entre les syndicats, le patronat et le gouvernement ont abouti à une augmentation du SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti), exactement comme en France avec le constat de Grenelle. Quelques mesures furent également prises en faveur de l’africanisation. Le recteur de l’université de Dakar, créée en 57, avait toujours été français. En 69, Seydou Madani Sy devient le premier recteur sénégalais de l’histoire de l’université. Du côté des étudiants, une réforme de l’université est engagée en septembre 1968 et leurs bourses sont revalorisées.

Les étudiants français et sénégalais étaient-ils en lien ? Avaient-ils conscience qu’ils avaient des luttes similaires ?

Le président Senghor accuse les étudiants sénégalais de « singer » les étudiants français, alors que le mouvement social a des causes endogènes au Sénégal comme en France. En même temps, il y a des allées et venues entre la France et le Sénégal, liées à des liens datant de la colonisation et à d'autres immédiatement post-coloniaux. Il y a des étudiants français à l’université de Dakar. Ils se mêlent très peu au mouvement sénégalais d’ailleurs, comme les enseignants français. Ils le soutiennent mais restent un peu à part. Il y a aussi des milliers d’étudiants africains en France, qui participent à leur façon au Mai français.

En Mai 68, Le Magazine Littéraire avait un entretien avec Daniel Cohn-Bendit pour parler de ce que lisaient les étudiants de Nanterre, de ce qui inspirait leur révolte. Que lisaient les étudiants de Dakar à cette époque-là ?

La même chose ! C’est-à-dire beaucoup de textes marxistes, mais aussi les livres de Frantz Fanon. Les textes marxistes sont largement diffusés en France mais aussi en Afrique par les Éditions sociales, les Éditions du Progrès Moscou, les Éditions de Pékin. On commence à sentir une influence maoïste à Dakar, enfin c’est ce que le président Senghor dénonce en tout cas, alors que le mouvement maoïste va vraiment se constituer et se formaliser juste après mai 68 au Sénégal. Mais c’est un peu les mêmes temporalités que la France. Je dirais que ce sont des temporalités mondiales.

Les étudiants français et les étudiants sénégalais partageaient une culture de l’enseignement similaire. La colonisation a instauré l’école française en Afrique, d’abord très pauvrement avant 1945, puis en tentant de se rattraper après 45. Les étudiants sénégalais ont bien sûr leur culture familiale et leur langue maternelle qui n’est pas le français, mais la langue de l’école et surtout la culture de l’école sont françaises. Cela crée des similarités très fortes, vous pouvez bien l’imaginer.

On parle du « Mai Sénégalais », mais y avait-il des mouvements similaires en Afrique à la même période ?

Il y en avait presque partout. Le mouvement de Madagascar en 1972 est très intéressant. Il a commencé par une révolte étudiante et scolaire. Comme en France et au Sénégal, elle est sanctionnée par la répression et l’arrestations d’étudiants. Puis les travailleurs, les salariés, les acteurs de l’économie, les ont rejoint. Les manifestants remettent en cause le système politique et celui de l’école, sur la base d'une remise en cause de la hiérarchie. Evidemment, il y a des raisons endogènes à chaque pays mais il y a quelque chose de commun à tous ces mouvements initiés par la jeunesse, dans lesquels les adultes s’impliquent aussi. Et à Madagascar, contrairement au Sénégal, la révolte fait tomber le régime.

 

Françoise Blum est historienne, membre du Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle (Université Paris 1/CNRS) et spécialiste de l'histoire sociale africaine des années 1960 et 1970.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii

Photo : Les manifestants ont dressé une barricade en travers d'une rue lors des violents affrontements entre les forces de l'ordre et les étudiants et ouvriers sénégalais à Dakar le 31 mai 1968. © AFP PHOTO