Mai 68 : Jean-Jacques Lebel, un artiste nietzschéen au Centre Pompidou

Mai 68 : Jean-Jacques Lebel, un artiste nietzschéen au Centre Pompidou

Sur la scène de Mai 68, l’artiste performer Jean-Jacques Lebel agite les forces en présence. Celui qui, huit ans plus tôt, a introduit le happening en France, harangue la foule, impulse un esprit dionysiaque nourri d’injustices, et projette sur la toile une vision apollinienne galvanisée. C’est l’acte 1 d’une pièce qui se joue et s’active au Centre Pompidou jusqu’au 3 septembre. Par Alexia Guggemos, critique d'art.

Coup de théâtre : les émeutes de Mai 68 sèment soudain une vivifiante pagaille : « J’ai vu des gens baiser dans la rue ou sur le toit de l’Odéon occupé », se souvient Jean-Jacques Lebel au cœur de ce désordre au goût de renouveau. « Les premières choses dont les révolutions se débarrassent, c’est la tristesse ! », poursuit l’artiste enthousiaste et dressé sur les barricades. Pour celui qui a fait de l’agitation sociale son engagement, ce cri de révolte contre la sclérose de la société et les violences faites à autrui, ce rejet outrancier fera date. Il ouvre son grand rêve d’avenir.

C’est pour revivre la trajectoire de cet « outrepasseur » que le Centre Pompidou consacre une exposition à sa période dite « surréaliste », des années 50 à 1968. Jean-Jacques Lebel y développe une peinture gestuelle marquée par l’automatisme, puis s’intéresse à l’assemblage, dans un esprit de remise en question des normes esthétiques et morales. Un sens de l’expression en prise avec l’inconscient qu’il a puisé dès ses plus jeunes années, de l’autre côté de l’Atlantique. Né en 1936, Jean-Jacques est en effet le fils de Robert Lebel, expert en tableaux anciens, proche des Surréalistes, auteur de la première monographie de Marcel Duchamp. Exilé à New-York avec ses parents durant la Seconde guerre mondiale, le jeune garçon fréquente André Breton, Max Ernst ou encore Claude Lévi-Strauss, il écrit, compose des poèmes, télescope les images. L’agitation sociale de ces années « de plomb » coule aussitôt dans ses veines : c’est le règne du McCarthysme, les époux Rosenberg sont condamnés à la peine capitale pour avoir été reconnus coupables de livraison de secrets atomiques à l'URSS, les bombardements débutent en Corée… Le jeune Lebel peint son premier tableau. Il a tout juste 15 ans. Exposé à Florence et à Paris dès 1955, il gardera de son séjour aux Etats-Unis des affinités avec le Surréalisme et les membres de la Beat Generation. Le ton est donné : l’œuvre de Jean-Jacques Lebel sera expiatoire. En 1959, il contribue ainsi à la 8e Exposition internationale du Surréalisme (EROS), rassemblant soixante-quinze artistes dont Robert Rauschenberg et Jasper Johns qui deviendront les fers de lance de l’art américain.

Avec l’Egyptienne Joyce Mansour, auteure d’une poésie subversive, confidente d’André Breton, il s’implique dans une fête qui fait grand bruit dans le cercle des expérimentateurs de l’extrême, mettant en scène « L’exécution du testament du marquis de Sade ». L’année suivante, il participe, avec cinq de ses amis, au « Grand tableau antifasciste collectif » (1960) dans lequel l’artiste place le tract du « Manifeste des 121 », une tribune qu’il vient de signer contre la guerre d’Algérie et les tortures perpétrées par les militaires français. Il revendique le droit à l’insoumission.

Parmi les cinquante œuvres présentées au Centre Pompidou, un schéma digestif commenté illustre son manifeste : ingérer et digérer le monde. Nicolas Liucci-Goutnikov, commissaire de l’exposition, a su mettre en valeur cet artiste pionnier de l’art cathartique mêlant politique, poésie et hyperesthésie. Une magnifique évocation des limites que l’on enfreint, des rives imaginaires à atteindre au péril de sa vie, et d’une brèche à traverser. « Le travail de l’artiste est de synthétiser tout ce qui a été fait depuis les origines. C’est une tache impossible, évidemment… », confie Jean-Jacques Lebel dans un sourire. Activiste nietzschéen, faisant du corps l’émetteur et le récepteur de la pensée, Jean-Jacques Lebel est l’auteur d’une œuvre protéiforme qui intègre pêle-mêle collages, peintures, performances, manifestes, films, et commissariats d’expositions – cinq fois Picabia, trois fois Victor Hugo ou encore la Beat Generation, au Centre Pompidou, en 2016. Parler d’artiste engagé serait réduire son travail à la simple quête de la réalité. Chez lui, la forme domine, elle est perspective, machine à désirer, verbe.

 

Alexia Guggemos est critique d'art et directrice de l'Observatoire du Web social dans l'art contemporain.

 

Informations pratiques :
Centre Pompidou, 
30 mai 2018 - 3 septembre 2018

27 juin, à 19h00 Soirée Jean-Jacques Lebel au Centre Pompidou
Entrée libre dans la limite des places disponibles

À l’occasion de l’exposition consacrée à Jean-Jacques Lebel, cette soirée spéciale propose trois regards sur l’œuvre de l'artiste : Philippe Dagen (historien d’art), Paolo Fabbri (sémiologue) et Danièle Cohn (philosophe). 
Rencontre suivie d’une table-ronde avec Bernard Blistène (directeur du Musée national d’art moderne), Nicolas Liucci-Goutnikov et Jean-Jacques Lebel.

 

PHOTO : © ALEXIA GUGGEMOS

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !