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Mai 68 a-t-il « désintégré » la société française ? Les Français répondent non à Zemmour

Written by Simon Blin | Mar 2, 2018 5:22:12 PM

Deux médias, deux lectures opposées de l'histoire. Le Figaro magazine consacre son dernier numéro à Mai 68, sous le titre en couverture : « 50 ans après le vrai bilan de Mai 68 ». Intitulé « La désintégration », l’édito d’Éric Zemmour n’y va – sans surprise - pas de main morte : « Famille, autorité, héritage, nation : au-delà de son aspect festif, écrit-il, le mouvement de Mai 68 précipita, par la remise en cause des valeurs traditionnelles, la grande désagrégation des sociétés occidentales. »

Le polémiste, qui réhabilitait Charles Maurras dans ces mêmes pages il y a tout juste un mois jour pour jour, a-t-il raison quand il qualifie les événements de mai-juin 68 de « destructeurs » pour la société française ?

Eh bien la grande majorité des Français sont en désaccord, si l’on en croit notre sondage Le NML/Harris interactive, paru mercredi : 79 % des Français attribuent des conséquences positives à Mai 68 et 83 % estiment que ce mouvement a participé à l’amélioration des conditions de travail. Loin de désapprouver ce mouvement de contestation qui déboucha sur la plus grande grève dans un pays industriel, les Français plébiscitent au contraire massivement ces événements.

Quelques lignes plus loin, Éric Zemmour fait même comparaître au prétoire mouvements féministes et homosexuels, avec, il faut le dire, une victime inattendue : « On n'était plus une famille, avec un père, une mère et des enfants, mais “on faisait famille” avec des individus égaux en droits, aux sexualités diverses. La famille n'est plus le lieu de la transmission, d'un héritage culturel et matériel, mais le lieu de l'épanouissement des individus. C'est là où les nécessités du marché (devenir un consommateur) rejoignent les anciens fantasmes révolutionnaires (détruire la famille bourgeoise). Là où les libéraux s'allient aux libertaires. Là où les minorités sexuelles s'allient aux minorités ethniques. Avec un ennemi commun : le mâle blanc hétérosexuel occidental. »

Il fallait oser.

Ce n'est pas la première fois que Le Figaro utilise des termes catastrophistes pour désigner l'héritage de Mai 68. Ainsi, pouvait-on lire en avril 2017 dans le Figarovox une tribune intitulée « Mai 68, le suicide de la jeunesse de France ». Dans cet article, évidemment à charge sur le mouvement, son auteur, Aurane Reihanian, un doctorant en droit, affirme que « l'école est la première victime de cette idéologie : sa mission a été dévoyée pour devenir un instrument d'effacement de la fierté française. La perte de sens de cette institution a détruit la cohésion nationale ».

Mai 68 aurait-il donc aussi détruit l’école républicaine ? Encore une fois, les chiffres de notre sondage sont aussi massifs que têtus. En effet, toujours selon notre enquête, les Français sont 61 % à « ne pas être d’accord » avec cette assertion.

En revanche, parmi les différentes critiques adressées à Mai 68, la plus partagée – à 60 % –  serait d’avoir dégradé la confiance des citoyens envers les responsables politiques… De quoi faire plaisir aux plumes du Figaro ? Tout dépend de comment on traite ce chiffre, commente la sociologue Julie Pagis qui a analysé dans ses travaux de recherches le parcours d’ex de la « Génération 68 ». « Les soixante-huitards votent de manière massive et régulière, et continuent de s’intéresser de très près à la politique. Ils déclarent manifester régulièrement pour la sauvegarde des services publics, contre le racisme, etc. ; voire, certains d’entre eux ont encore des activités militantes, à gauche, quand d’autres continuent par leur activité professionnelle à essayer de changer le monde. En fait, les continuités politiques sont assez fortes.»

Bref, plutôt que de noircir le tableau, il semblerait que les chiffres nous dépeignent une toute autre société, à lire le sociologue Olivier Fillieule : « Il faut souligner ce chiffre [79 %] très élevé d'opinions positives sur les conséquences de 68, lequel vient en quelque sorte faire un pied de nez à l'entreprise, ancienne et récurrente, de dénigrement de Mai. »

 

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