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Le macronisme, monarchie sans entrave

Written by Nicolas Roussellier | May 3, 2018 10:16:03 AM

Quand un nouveau président arrive à l’Élysée la question de l’exercice du pouvoir se pose toujours. Elle est même violente, immédiate et parfois cruelle. Tout le monde guette avec envie les premiers faux-pas ou les premiers couacs. L’exercice du pouvoir présidentiel ne peut donc pas s’improviser dans une Ve République où toute l’attention se concentre sur les faits et gestes d’une personne unique. C’est bien regrettable mais la logique de l’exercice est de plus en plus unilatérale : on porte un intérêt très peu soutenu aux premiers pas d’une nouvelle majorité parlementaire ou à l’action des membres du gouvernement (premier ministre compris).

Ancien secrétaire général adjoint à l’Élysée, Emmanuel Macron a pu observer et anticiper ce jeu de contraintes : avec la « monarchie républicaine », il faut incarner le pouvoir et habiter la fonction le plus vite possible et de manière totale. On ne peut pas faire les choses à moitié. On ne peut pas être président sans aimer la présidence ni se retrouver à la tête de l’État sans être un adepte du présidentialisme. La logique de la Ve République est telle qu’elle ne tolère pas les retenues et peut-être même pas les nuances dans l’exercice du pouvoir. L’échec de la présidence « normale » de François Hollande en a apporté la preuve : elle était certainement plus « républicaine » (avec la volonté de rééquilibrer le rôle des différents pouvoirs) mais aussi plus instable et plus floue que la première année du président actuel. La réussite d’Emmanuel Macron tient donc d’abord à cela : prendre l’exercice du pouvoir pour ce qu’il est, avec le plus grand sérieux du monde et quitte parfois à le surjouer. Sa nouveauté se situe dès lors dans le fait d’habiter la fonction sans retenue et sans avoir à se référer à un surmoi de gauche.

Ni doctrine, ni tabou

On peut dire même plus. Dans le cas de Macron, le pouvoir se trouve entièrement placé dans son exercice. Il ne s’adosse pas à une famille politique ou à un parti traditionnel : il n’a pas à gérer la fidélité à une doctrine ni à respecter d’anciens tabous. Il peut affirmer haut et fort la verticalité du pouvoir sans paraître trahir la gauche. Exactement comme il peut affirmer l’inspiration et la nécessité néolibérale de ses réformes économiques sans avoir à les dissimuler sous quelques fleurs de rhétorique sociale. Plus concrètement même, sa pratique du pouvoir n’a pas à gérer la difficile alchimie des différents courants issus d’un parti comme ce fut le cas pour le Parti socialiste ou pour la droite de l’ex-UMP. L’Élysée commande Matignon. Les deux têtes de l’exécutif commandent les différents ministres. Et si le gouvernement paraît du même coup un peu anonyme et trop calé derrière sa « feuille de route », au moins, le président n’a pas à gérer les états d’âme et les stratégies personnelles des uns et des autres. Au Parlement, même chose : la transformation des « marcheurs » dans un parti majoritaire classique permet d’assurer la fonction de soutien du gouvernement quasi sans dissidence.

Cependant, Emmanuel Macron reprend d’une manière tellement décomplexée la philosophie de Machiavel, il en assume de manière si directe la définition du pouvoir comme nature propre (il y a un temps pour la délibération mais ensuite le temps de la décision est ontologiquement distinct), qu’il ne peut éviter tout procès en autoritarisme. Une telle attaque choisit-elle cependant la bonne cible ? Ne risque-t-elle pas de confondre l’exercice du pouvoir et sa nature ? Macron impose à l’évidence une forme d’autorité dans l’exercice stylistique de la fonction mais il s’est bien gardé de changer quoi que ce soit au pouvoir et au régime, du moins pour l’instant. Si on pense que la Ve République est autoritaire, trop autoritaire ou trop monarchique, il vaut donc mieux se retourner contre ceux qui l’ont fondée et plus encore contre ceux qui ont aggravée son présidentialisme et son déséquilibre (quinquennat et absorption de l’élection législative par l’élection présidentielle). Ici, le jeune président est dans la continuité, pas dans la nouveauté. À rebours de sa rhétorique du « disruptif » et de la « transformation », il n’a en rien modifié les fondamentaux du régime. On peut le trouver « petit bras » sur ce point mais pas lui faire porter le chapeau d’une monarchie républicaine qui fête ses 60 ans cette année. À l’Élysée, par exemple, l’organigramme qui articule les secrétaires généraux et les conseillers ne date pas d’aujourd’hui : c’est le fruit de l’histoire de la transformation de la présidence de la République amorcée dix ans avant De Gaulle (sous le président Auriol dès 1947). Le recours aux ordonnances héritiers des décrets-lois, la discipline du groupe majoritaire et les techniques du parlementarisme rationalisé ont une histoire quasi séculaire qui remonte à la deuxième phase de la IIIe République.

Une pratique du pouvoir clivante

Le pouvoir est-il « technocratique » ? Plus avec Macron qu’avant ? Rien n’est moins sûr : cela fait maintenant un siècle que les réformateurs du pouvoir s’inspirent des techniques de management venues du monde de l’industrie. Léon Blum lui-même avait parlé dès 1917 et 1918 de la nécessaire « taylorisation » du travail gouvernemental [1]. Et cela fait un peu plus d’un demi-siècle que l’élite gouvernementale se recrute de manière privilégiée à l’E.N.A [2].

Là encore, il faut le répéter : bien des choses ne sont pas nouvelles. Seul le caractère assumé de l’exercice peut surprendre et paraître un brin provocateur. La « réussite » de l’exercice du pouvoir sous Macron paraît donc spectaculaire dans un sens mais elle rencontre depuis le départ une limite ou une part d’échec : plus elle réussit, plus elle est clivante. Elle est politiquement et même philosophiquement en porte-à-faux avec la culture républicaine de gauche qui a toujours porté la nostalgie de la démocratie parlementaire et de l’équilibre des institutions ; une culture qui a toujours entretenu la vieille méfiance à l’égard du « pouvoir personnel ». L’argument d’un manque de démocratie et d’écoute des corps intermédiaires pourrait donc grandir en raison de ce clivage des cultures. Cela condamne encore plus Macron à obtenir les résultats concrets en termes de croissance, de baisse significative du chômage, de reprise du pouvoir d’achat et de relance de la lutte contre les inégalités sociales. À force de jouer sur la métaphore mécaniciste du « En marche », de la « feuille de route » et du pur pragmatisme (à chaque problème, il y a une bonne solution « technique » et surtout pas « politique »), l’exercice du pouvoir version Macron risque de s’enfermer dans le piège du tout-réparateur.

Certes en réussite depuis un an, la « remise en marche » fait l’économie des questions de fond qui portent sur le sens même de notre République ou sur la direction prise en général par les démocraties modernes (de plus en plus absorbées par la question du leadership et de « l’homme fort »). Pas sûr que la pure dynamique de l’exercice du pouvoir, même si le président en appelle au « romanesque » comme antidote à l’indigestion de pragmatisme, suffise à la réussite pour la suite du quinquennat.

 

[1] Lettres sur la réforme gouvernementale voir L'Oeuvre de Léon Blum (1914-1928), Albin Michel, 1972.

[2] La seule inflexion est qu’une partie de l’élite de la haute fonction publique ajoute un passage par une école de commerce dans son parcours de formation et parfois – mais rarement - un passage par le privé dans son itinéraire professionnel. Encore n’est-ce pas un phénomène majoritaire. Voir sur ce point le livre récent de Pierre Birnbaum : Où va l’Etat. Essai sur les nouvelles élites du pouvoir, Seuil, 2018.

 

Photo © CHRISTIAN HARTMANN/AFP