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Macronisme : la fin des beaux jours ?

Written by Arnaud Benedetti | Aug 4, 2018 10:09:59 AM

D’ores et déjà, et sans préjuger des développements ultérieurs de l’affaire Benalla, il est possible de tirer plusieurs enseignements d’une séquence qui constitue la première secousse majeure du quinquennat.

Le retour des contre-pouvoirs sur fond de krach moral

C’est indéniablement le retour des contre-pouvoirs qui a d’abord marqué ce moment. La presse d’un côté, les oppositions de l’autre sont venues rappeler leur utilité quasi organique d’une part, la fin d’une certaine forme d’hégémonisme des marcheurs d’autre part. Cet hégémonisme, c’était celui d’une majorité qui se défait de tous les obstacles, qui contourne les difficultés et à laquelle tout réussi. Le blocage au cœur de l’été du projet de réforme constitutionnelle, frasques « benallesques » aidant, constitue un coup d’arrêt à la marche en avant. On attendra désormais Godot, s’il arrive, avant de redémarrer.

Cette « fin de partie » se noue sur fond de krach moral. Et c’est là le second enseignement de l’épisode Benalla qui voit se dissiper dans les brumes de l’imperfection de la nature politique la promesse kitchissime du « nouveau monde ».

En retour, par l’un de ses effets de contraste dont seule l’irréductibilité des événements est prodigue, un clivage d’un genre inattendu s’est comme dégagé de cette gangue scandaleuse entre les vieux républicains attachés – nonobstant leurs contradictions, leurs errements passés – à une certaine conception de la république et de sa diversité autant que de ses principes, et des marcheurs, homogènes, en rangs serrés, tétanisés par les conséquences d’une tornade politico-médiatique qui leur aura servi de rite de passage vers la politique réelle, et non fantasmée telle qu’ils l’imaginent, la racontent où se la racontent.

Les limites de l’hyper-présidentialisme

Ce ban d’essai du macronisme a en creux et bien involontairement, au moment où le projet de révision de la constitution visait à encore plus dévitaliser l’arène parlementaire, fait apparaître les limites d’un hyper-présidentialisme opéré par une génération qui n’a pas eu à traverser les affres de l’histoire. Cette absence de grandes cicatrices historiques, morales, existentielles est la marque de la génération Macron. Elle n’invite pas au sens des limites, encore moins à la retenue, certainement pas à un usage modéré d’un régime dont le caractère évidemment monarchique suppose un maniement empreint d’une précision toute chirurgicale pour préserver tant l’esprit que le sens démocratique des institutions. A leur façon, les macronistes sont bien plus post-républicains que républicains.

Se dessine ainsi un troisième trait révélateur du surgissement inattendu des révélations Benalla : dans la stratégie de la tortue romaine qu’ils ont opposé à leurs contradicteurs politiques et médiatiques, les marcheurs ont fait montre d’une unanimité ostentatoire dans l’illustration et la défense du macronisme par « gros temps ». On chercherait en vain, à de très rares exceptions, la trace d’une lézarde intérieure dans la « maison macron ». Pas d’Etat d’âme chez les idéologues du « coaching » qui n’ont vu que « tempête dans un verre d’eau » dans les faits portés par les révélations de la presse, « esprit de revanche et d’obstruction » dans la riposte des oppositions, « pétage de plomb » in fine dans les égarements de ce gars somme toute entreprenant et bien intentionné que reste, à leurs yeux, Alexandre Benalla.

Un « catenaccio » communicant

Les transgressions dont celui-ci est le révélateur ainsi que les avantages dont il a bénéficié au regard de ses prédispositions à l’initiative s’inscrivent tout compte fait dans la cohérence narrative du macronisme : Benalla en est l’expression la plus cash, certes, mais il n’en est pas à coup sûr pour eux une excroissance pathologique. Bien au contraire, il s’insère au millimètre près dans le cockpit de l’air force macronnienne. Le « marchisme » est un bloc, et il n’y a rien à y retirer, encore moins à y contester. D’où cette compol’ fermée qui est à la communication démocratique, ce qu’au foot le catenaccio est à l’amour du beau jeu !

Ce « catenaccio » communicant, fermeture du jeu, défense sans concessions, recherche millimétrique du gain de temps afin de passer « à autre chose », de tourner la page de l’agenda, d’inscrire l’heure délicate du feuilleton Benalla dans la relativité événementielle ne constitue que la continuité épidermique, au prisme du tremblement scandaleux, de la philosophie politique du macronisme : personnelle, autoritaire, peu discutée et discutable aux abords du pouvoir et de sa majorité. Rien d’étonnant alors à ce que la langue de bois en vienne, mécaniquement, de manière répétitive, et volumineuse enfin à cadenasser le contre-discours des acteurs de la majorité confrontés à l’irruption du plan-sequence Benalla ! Sur les falaises de la crise, les veilleurs de la macronie n’ont rien trouvé de plus original que de souffler de toutes leurs bronches dans les cuivres fatigués des très vieux mondes qui les ont précédés dans les carrières du pouvoir.

Les « standing ovation » saluant le discours du Premier ministre à l’occasion du débat sur les motions de censure ne reproduisaient pas seulement le côté « bravache » du maître du Palais, ni la semi-forfanterie de son ex-collaborateur : elles visaient à exorciser à l’aide de péroraisons un peu éculées les démons dont on avait pourtant promis qu’ils ne seraient plus que poussières du sépulcre du vieux monde. C’est sans doute aussi le dernier enseignement, et non le moindre, de cette geste estivale à mi-chemin de Rocambole et de Fouché : le charme discret du macronisme, via sa com’, n’opère plus... la fin des « beaux jours », en quelque sorte !

 

À lire : 

Arnaud Benedetti, Le coup de com’ permanent, éd. du Cerf. 126 pages, 10

 

 

 

Photo : Emmanuel Macron © LUDOVIC MARIN/AFP