Macron, un an après

Macron, un an après

Qu’est vraiment le « macronisme », un an après son arrivée au pouvoir ? Une doctrine qui prendrait sa source chez Ricoeur et Rocard ? Ou un assemblage d’influences hétéroclites libérales, de gauche comme de droite ? Six intellectuels répondent. Ni « anti », ni proche de la pensée macroniste, ils se fondent donc sur les premières mesures du président.
Par Simon Blin.

Élu le 7 mai dernier sur son rejet du déclinisme, l’idéologie du président Macron devait mettre l’individu au centre du jeu et prendre en compte les dérives d’un certain libéralisme. Lui était échu cette drôle de tâche : incarner une politique « et de gauche et de droite ». Douze mois plus tard, force est de constater qu’une image commence à lui coller à la peau : celle d’un président dont les mesures profitent bien davantage aux catégories élevées qu’à l’ensemble des Français. « Il n’est pas perçu autant que ne l’était Nicolas Sarkozy comme le "président des riches" mais presque », témoigne, sondages à l’appui, le politologue et Directeur délégué de l’institut Ipsos France, Brice Teinturier. Même si, reconnaissons-le, les différentes enquêtes réalisées sur la perception de son action au bout d’un an font apparaître des taux de satisfaction relativement élevés, entre 35% et 38%.

Sur la forme, le macronisme se caractérise par la frénésie des réformes. A chaque nouvelle mouture, l'Élysée met en scène la fin de « l'immobilisme. » Logique, pour un pouvoir qui se revendique « en marche ». Mais rien d'inédit selon l’historien Michel Winock qui compare cet activisme présidentiel à celui d’un Pierre Mendès France au milieu du siècle dernier. « Devenu chef de gouvernement en 1954, « PMF » est apparu lui aussi comme l’homme du « faire », rappelle-t-il (…) Mendès était horrifié par le laissez-faire des gouvernements qui l’avaient précédé. Lui était décidé à prendre le taureau par les cornes : faire la paix en Indochine, lutter contre l’alcoolisme, développer l’industrie nationale, réformer l’enseignement supérieur… »

Mais Mendès ne disposait que d’une majorité précaire. Le macronisme, lui, est un pouvoir purifié de toute doctrine, sans tabou, ni entrave venant d’une tradition politique ou d’un parti. Pour l’historien Nicolas Roussellier, Macron « peut affirmer haut et fort la verticalité du pouvoir sans paraître trahir la gauche. Exactement comme il peut affirmer l’inspiration et la nécessité néolibérale de ses réformes économiques sans avoir à les dissimuler sous quelques fleurs de rhétorique sociale. »

En effet, Macron rechigne à dialoguer avec les partenaires sociaux et assume pleinement la définition du pouvoir comme nature. « La logique de la Ve République est telle qu’elle ne tolère pas les retenues et peut-être même pas les nuances dans l’exercice du pouvoir, poursuit Roussellier. L’échec de la présidence « normale » de François Hollande en a apporté la preuve : elle était certainement plus « républicaine » (avec la volonté de rééquilibrer le rôle des différents pouvoirs) mais aussi plus instable et plus floue que la première année du président actuel.»

De la même manière, facile d’en déduire que ce début de quinquennat économique trahit la nature « ultralibérale » du macronisme. Alors que l’exécutif avait pour ambition de mettre en lumière ses mesures en faveur du pouvoir d’achat des ménages, ce sont surtout les réformes favorables au capital financier qui suscitent le débat depuis une douzaine de mois - disparition de l’ISF, baisse des APL, « flat tax » à 30% sur les revenus du capital, suppression de « l'exit tax », etc. « La suppression de l’impôt sur la fortune favorise clairement les revenus les plus élevés. C’était sans doute en partie inévitable car François Hollande était allé très loin dans la taxation des revenus du capital », commente l’économiste David Spector, qui voit en Macron à la fois un Giscard et un Mitterrand. A la différence que le libéralisme est chez le marcheur nettement plus « assumé ».

A charge pour le journaliste Brice Couturier de s’acquitter du rôle de supporter du macronisme. Selon l’essayiste, qui ne se cache pas d’avoir glissé un bulletin Macron dès le premier tour, il n’y a pas erreur sur la personne. « Je vois une très grande cohérence entre sa philosophie politique et ses réformes. C’est une philosophie libérale qui mise la libération des énergies individuelles sur le plan économique et la défense d’un modèle social universaliste et non corporatiste. » La réforme prévue sur l’assurance-chômage devrait aller en ce sens. Même si globalement, le volet social tarde à venir.

Pour le versant sociétal, toutes les promesses du candidat Macron, ou presque, sont encore à mettre en œuvre – de l'enseignement du fait religieux à l'école au congé maternité unique pour toutes les femmes, en passant par la reconnaissance des enfants issus de GPA à l'étranger et la parité obligatoire aux élections. En revanche sur l’immigration, c’est la douche froide. Passé en moins d’un an de « on ne peut pas revoir nos valeurs à l'aune des risques du monde (le 10 janvier 2017, à Berlin) » à « le sujet des migrations n'est pas derrière nous. Il faut se garder des faux bons sentiments (le 11 janvier 2018) », le président Macron est de plus en plus sommé par des proches de sortir du « double langage », qui alterne « générosité publique » et « excès de zèle bureaucratique. »

Autant d'arguments, donc, qui laisserait à penser que le macronisme est un « libéralisme autoritaire » ? Rien n’est moins sûr selon le philosophe Jean-Claude Monod pour qui la comparaison avec Thatcher trouve vite ses limites. Ce dernier préfère reprendre la formule du politiste Philippe Raynaud, lequel situe plutôt la doctrine Macron dans « le sillage d'une très ancienne tradition française, mixant libéralisme et étatisme, celle, par exemple, de Turgot, économiste et contrôleur général des finances (c'est-à-dire l'équivalent de notre Ministre de l'économie). »

Avec un peu de recul, il est donc possible de tirer quelques leçons - à défaut de conclusions - de cette première année de pouvoir et surtout d'établir un froid constat sur ce qu'est devenu la promesse d’un candidat cool et moderne. Reste désormais quatre ans au chef de l'État pour prouver que le macronisme ne se résume pas à une simple histoire de changement de pied à tout point de vue, sauf - comme toujours - en économie.

 

Photos : Emmanuel Macron. 1 © CHARLES PLATIAU/POOL/AFP - 2 et 3 © CHRISTIAN HARTMANN/AFP - 4 © LUDOVIC MARIN/AFP