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Macron et le « pognon de dingue », ou le retour du président casseur de code

Written by Arnaud Benedetti | Jun 13, 2018 12:45:19 PM

La question mérite d'être posée après le post de la responsable presse d'Emmanuel Macron montrant ce dernier décliner, un tantinet à l'emporte-pièce et force gestes à l'appui, son logiciel social devant ses conseillers.

L'usage de cette com', si conforme aux effets de surprises qu'aime à fomenter dans ce domaine le locataire de l'Élysée, doit d'abord se lire politiquement, c'est-à-dire au regard d'un double contexte à la fois international et national. L'irruption bien évidemment intentionnelle de cette séquence « live » du pouvoir en action permet tout d'abord d'évacuer et de dissiper le halo des étranges défaites, à répétition, du Président de la République sur la scène internationale et dont le dernier G7 a quelque part constitué l'acmé. Ce retour sur le théâtre intérieur a pour fonction de réinstaller un chef de l'État en situation de maîtrise, aux affaires, au faîte de sa puissance, au centre de la mécanique décisionnelle.

C'est une constante du macronisme communicant que de ne jamais laisser se développer dans l'opinion le sentiment d'un dirigeant affaibli, déstabilisé. Tout de suite, il s'agit de reprendre l'initiative, d'occuper le terrain, de ne pas perdre un pouce de sa crédibilité – ou en l'occurrence de sa superbe. Ainsi scénographié, cet absolutisme décomplexé, décontracté – un président en bras de chemises, bien plus managérial au demeurant que sphinx princier – scotomise l'affaiblissement du jeune leader planétaire clinquant et décoiffant voici encore quelques mois. Le réinvestissement national détourne l'attention des commentateurs et observateurs, reconcentrant leur regard sur une nouvelle séquence, plus conformément à l'avantage du jeune Président. Car ce dernier, nonobstant la défiance sociale sporadique dont il demeure l'objet, estime sans doute et non sans raisons avoir gagné la bataille du rail et de sa réforme. La substitution de la figure d'un Président sûr de lui sur le plan domestique, à celle d'un Président en difficulté à l'international accomplit un heureux transfert qui en vient à restaurer l'image. Quelle image ? Celle qui justement fait d'Emmanuel Macron un casseur de code, un transgressif, un libéral qui croit que la société est d'abord et exclusivement celle des individus, de leur sens des responsabilités et de l'initiative. Macron, fort de la faiblesse de ses oppositions, rappelle ainsi ce fond de marque originel qui a contribué à sa légende et à son succès. Sous cet angle, rien de neuf sous le soleil !

Cette « agit-prop » communicationnelle vise à pousser l'avantage, à préparer l'opinion à d'autres épisodes de « la grande transformation » à laquelle le marcheur veut acculturer la France. Le château nous a habitué à ces pastilles explosives, prises sur le vif, qui ont valeur de nano-électrochocs comme pour mieux infuser l'opinion. À cet effet, rien de plus performatif qu'une parole présidentielle libérée, débarrassée de sa langue de bois qui dit les choses et les montre. Tout se passe comme si le monarque nous faisait entrer dans les coulisses de la fabrique de la décision : « Vous voyez, je ne vous cache rien » semble nous lancer le Président, comme pour mieux dessiner son affranchissement des us et coutumes d'un pouvoir qui par nature aimerait à se dissimuler avant d'agir et de décider. Cette « télé-réalité » du sommet de l’État choquera sans doute les plus sensibles à la question sociale mais son objectif, justement, est de provoquer pour sédimenter à son avantage le rapport de forces. Auguste Comte écrivait que l'« on n'entre jamais dans les cuisines de la science ». Macron, lui, est l'homme qui nous fait pénétrer dans les cuisines de la politique. Il aime littéralement à « se lâcher », comme si cet adepte de la majesté de l'État se laissait aller aussi en même temps à sa désacralisation… Au risque de l'hybris, cette divinité insaisissable et si mauvaise conseillère… En France, les pauvres, culture révolutionnaire oblige et « passion égalitaire » assumée, ont des droits sur leurs gouvernants.

 

À lire : 

Arnaud Benedetti, Le coup de com’ permanent, éd. du Cerf. 126 pages, 10

 

 

 

 

Photo : Emmanuel Macron © LUDOVIC MARIN/AFP