Macron ou le spectacle alternatif

Macron ou le spectacle alternatif

Selon Cécile Alduy, l’affaire Benalla a été l’occasion pour Emmanuel Macron d’offrir opportunément un spectacle alternatif à une société qui raffole d’images. Ainsi, ce n’est plus le « circulez il n’y a rien à voir » des politiques de dissimulation à l’ancienne, mais l’ère du simulacre.

« On est heureux et tout va bien ». En déplacement à Bagnères-de-Bigorre le 25 juillet, Macron sourit, détendu, feignant que l’affaire Benalla est déjà derrière lui. « Est-ce que les gens, ils parlent de ça ? » fait-il mine de s’interroger. Le lendemain, dans les Hautes-Pyrénées, il balaie d’un revers de la main l’agitation médiatique, « tempête dans un verre d’eau ». Une polémique de pacotille, un épiphénomène. Un non-événement. Rien vous dis-je.

Entourloupe et tartufferie

Réduire à néant de son verbe olympien quatre enquêtes – parlementaires (Sénat et Assemblée nationale), judiciaire et administrative –, les investigations des médias, les interrogations des Français, et la mise en examen d’un chargé de mission de l’Élysée sous pas moins de cinq chefs d’inculpation, telle est la magie Macron. Mais comme n’importe quel tour de prestidigitateur, quand on en décortique les ficelles, la magie se dissipe. Et laisse un gout amer d’entourloupe ou de tartufferie.

Après le long silence qui suivit les révélations du Monde du 18 juillet selon lesquelles Alexandre Benalla, chargé de mission et homme de confiance assigné à la sécurité présidentielle, aurait molesté deux manifestants le 1er mai dernier en arborant brassard, radio et casque de police, Emmanuel Macron a repris l’offensive. L’objectif ? Substituer aux vidéos incriminantes (pas moins de quatre à ce jour) d’autres images plus rassurantes.

Le discours aux députés de la majorité à la maison de l’Amérique Latine, mardi 24 juillet, est le théâtre où Macron projette cet autre film qui nous montre que « tout va bien ».

Avec une stratégie en trois temps : dédramatisation de l’affaire ; héroïsation du narrateur ; dramatisation d’un autre spectacle et d’une autre « vérité » autrement plus graves révélés par lui seul.

Premier temps : dédramatiser et mettre les rieurs de son côté

Au moment même où il annonce la révélation tant attendue (« D’abord, on doit toute la vérité »), Emmanuel Macron fait une pirouette, et badine : 

« Alexandre Benalla n’a jamais détenu de codes nucléaires. […] Alexandre Benalla, lui non plus, n’a jamais été mon amant. Alexandre Benalla, quoique bagagiste d’un jour, n’a jamais eu ces fonctions dans la durée. »

Cette affaire ne doit pas être si grave si l’on peut en rire. Suit un éloge dithyrambique – et proprement hallucinant mais c’est bien le but, nous faire « halluciner » une autre image de Benalla – de l’accusé. Le président loue sur deux longs paragraphes son « courage » son « engagement », son « talent », la « confiance » qu’il inspire, sa « dignité », et refuse de renier tout « ce qu’il a fait et ce qu’il a été ».

A contrario, une seule toute petite phrase dénonce les exactions de Benalla : « Ce qui s’est passé le 1er mai est grave, sérieux, et a été pour moi une déception, une trahison ».

« Oui mais » : la phrase suivante vient immédiatement atténuer la critique : « Oui, mais cela, simplement cela, ce qui s’est passé, c’est que ce collaborateur […] est sorti du cadre d’observateur pour devenir acteur ». Dit ainsi, dans cette lingua administrative ennuyeuse, « cela » semble vague et bénin : Benalla a « simplement » changé de fonction en cours de route. Jamais il n’est question de « faute », encore moins de « délit » ou de « mise en examen », tout juste d’« erreur », mais là encore pour aussitôt minimiser : « [certains] pourront peut-être dire il y a eu des erreurs ». Quant au procès en dissimulation à l’encontre de l’Élysée, Emmanuel Macron s’en dédouane par des formules alambiquées à coup de doubles négations et de subjonctifs (« À aucun moment, ils n’ont exercé quelque pression pour que cette affaire soit dissimulée ou ne donne pas lieu à tout ce qu’il devait être donné »).

Deuxième temps : spectacle d’un nouveau héros, Macron lui-même

Le président ne se contente pas, comme à son habitude, « d’assumer » (un verbe qu’il répète tout de même sept fois). Il se met en scène en train de sauver le soldat Benalla : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! ». En orientant les regards vers son propre corps, le président détourne l’attention vers lui-même, héros bravache qui surgit pour remplacer la victime sacrificielle sur l’« autel de l’émotion populaire ». Dans un moment narcissique inédit, il offre son propre personnage, sûr de lui, bombant le torse, comme signe et donc preuve de sa vertu. L’un disait « L’État, c’est moi » ; avec Macron ce sera « Le seul responsable de cette affaire, c’est moi ». Un absolutisme responsable, donc.

Macron nous force ensuite littéralement à regarder ailleurs. Après le gros plan sur sa personne, travelling vers des scènes plus menaçantes : « Ce que je regarde depuis quatre jours, c’est un spectacle où la tentation pour presque tous les pouvoirs est de sortir de son lit. … ». Et d’user de l’anaphore pour bien ancrer en nos esprits ce nouveau « spectacle » : « Je vois un pouvoir médiatique… » ; « Je vois un pouvoir judiciaire… » ; « Et je vois certains qui voudraient faire sortir le pouvoir législatif de son lit… ».

Il s’agit de créer de nouvelles images mentales qui viendront saturer les ondes et remplacer les vidéos de Benalla. Effacer les images de violence physique par des fictions de son crû, de même que les euphémismes de sa langue managériale camouflent la violence sociale de sa politique.

Après avoir fait son cinéma et recadré l’image (sur le Benalla d’avant, sur lui-même), Emmanuel Macron utilise le hors champ pour instiller le doute : « on ne voit jamais la scène d’avant ou la scène d’après. […] J’ai cru comprendre qu’il y avait des images, où sont-elles ? ». Dans ce film imaginaire qu’il insinue, inversion des rôles : les accusés sont les innocents, les victimes sont les violents, ceux qui ont dévoilé la vérité sont les dissimulateurs.

Le président verse dans le complotisme et le populisme : accusations graves et gratuites contre la presse (« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité »), amalgame entre Rassemblement National (ex-FN) et France insoumise soupçonnés de tentative putschiste (« des extrêmes qui […] veulent basculer la République »), négation des droits du parlement moqué en « tribunal populaire »…

L’ère du simulacre

Dans ses déplacements et bains de foule ultérieurs, même stratégie : la com’ d’Emmanuel Macron produit des vignettes d’une France heureuse, insouciante, confiante, pour effacer les vidéos des violences. Avec un message subliminal insidieux : la « vraie » France, pastorale, ancrée dans le concret, « ne ment pas », aurait dit un autre. Le « pays légal » (la justice, la presse, les assemblées), lui, menace la République.

Emmanuel Macron offre opportunément un spectacle alternatif à une société qui raffole d’images. Ce n’est plus le « circulez il n’y a rien à voir » des politiques de dissimulation à l’ancienne (Sarkozy face à Pujadas, Chirac et ses casseroles), mais l’ère du simulacre : simulacre d’un président « responsable devant le peuple français », simulacre d’une transparence du pouvoir, simulacre d’un complot contre les institutions, simulacre d’une France inaltérable. Baudrillard l’avait prédit : « Le pouvoir lui aussi ne produit plus depuis longtemps que les signes de sa ressemblance » (Simulacres et simulation, 1981).

Alexandre Benalla a bien compris à quelle aune il serait jugé par le président : « J’ai fait une faute politique, d’image », confie-t-il aux journalistes du Monde, tout en réfutant tout délit pénal. Il a été inculpé du chef de « détournement d’images ». On ne peut s’empêcher de penser qu’il était à bonne école. 

 

Cécile Alduy est professeur à Stanford University, chercheuse associée au Cevipof (Sciences po) et auteur de Ce qu’ils disent vraiment. Les Politiques pris aux mots (Le Seuil, 2017).

 

Photo : Emmanuel Macron © CHARLES PLATIAU/POOL/AFP