Macron, le laïcisme identitaire et le principe de neutralité religieuse

Macron, le laïcisme identitaire et le principe de neutralité religieuse

Lundi soir lors de la Conférence face aux évêques de France, Emmanuel Macron aurait-il failli en laissant le corps présidentiel être envahi par la foi qui habite sa conscience personnelle ? Une mise en accusation discutable selon l'essayiste Béligh Nabli.

Si Emmanuel Macron est animé par la foi chrétienne, le président est à la tête d’une République laïque qui l’oblige à respecter une stricte neutralité religieuse. En cela la laïcité met à l’épreuve la distinction des « deux corps » (« naturel » et « politique ») du « monarque-républicain ». Emmanuel Macron aurait-il failli en laissant le corps présidentiel être envahi par la foi qui habite sa conscience personnelle ? Au point de vouloir rétablir des liens historiques ?

Les réactions au discours du président Macron devant les évêques de France a ravivé le débat permanent sur la séparation des Églises de l’État. L’unanimité (apparente) autour du principe de laïcité n’exclut pas les divergences d’interprétation et de conception. « Ouverte », « positive », « inclusive » ou au contraire « restrictive », la laïcité se conjugue au pluriel et oppose divers courants doctrinaux. C’est ainsi que le chef de l’État, garant du respect de la constitution – qui consacre le caractère laïc de la République (art. 1er) –, est accusé d’avoir porté atteinte à la laïcité. Une mise en accusation discutable sur le plan théorique – sa position « d’interprète authentique » [1] de la constitution le place dans une position privilégiée pour en donner l’interprétation valable –, mais qui s’explique par la passion suscitée par un principe érigé en trait identitaire de la République, voire de la nation.

« Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer ». Cette déclaration d’Emmanuel Macron devant les évêques catholiques a concentré les critiques, essentiellement exprimées par des responsables. Il est vrai que la formule est équivoque et porte à discussion. La loi de 1905 a en particulier pour objet de rompre le « lien » entre « les Églises » et l’État, à couper le cordon ombilical historico-politique entre l’Église catholique et l’État. Après avoir été un véritable « État confessionnel » sous l’Ancien Régime qui l’amena à être qualifiée de fille aînée de l’Église, la France a fait l’objet d’un processus d’acculturation depuis la Révolution de 1789, déjà porteuse de l’idée de séparation du politique et du religieux. La question demeure néanmoins au cœur du combat politique entre monarchistes et républicains, entre cléricaux et anticléricaux, tout au long du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle. Celle-ci est tranchée par la Loi de 1905, qui consacre la séparation des Églises et de l’État ; extériorité réciproque que résume Victor Hugo en cette formule : « L’État chez lui, l’Église chez elle ! ».

Si l’État républicain ne reconnaît plus aucun culte, la séparation des Églises et de l’État n’interdit pas pour autant les relations et le dialogue réciproque. Du reste, c’est l’Église catholique qui a invité le chef de l'État à intervenir au Collège des Bernardins devant les Évêques de France. Un geste qui connaît son pendant depuis ces dernières années, puisque les autorités publiques n’hésitent plus à s’engager dans des échanges réguliers avec les représentants des cultes, y compris en les recevant dans le cadre des institutions républicaines. En cela, le président Macron s’inscrit encore dans une forme de « continuité renforcée » avec le prétendu « ancien monde ».

Mieux, la conception de la laïcité qui se dégage progressivement des discours successifs du candidat puis du président Macron, n’est pas sans lien l’idée de « laïcité positive » qu’a défendue Nicolas Sarkozy. Le rapport de François Baroin Pour une nouvelle laïcité (2003), et surtout le discours présidentiel de Nicolas Sarkozy de Latran (en 2007) explicitent cette idée animée aussi par une volonté d’exalter les « racines chrétiennes » de la France. Dans son fameux discours prononcé à la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome le 21 décembre 2007, Nicolas Sarkozy déclare : « La laïcité positive (…) ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout », avant de s’enthousiasmer pour la « profondeur de l’inscription du christianisme dans notre histoire ». Plus loin, la rupture avec l’esprit laïc de la République française est consommée : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Certes, il y a là l’expression d’une tradition politique tendant à placer le catholicisme – « religion de la grande majorité des Français », selon le Concordat – au cœur de l’identité de la France comme État-nation. Sauf que cette tradition s’inscrit historiquement dans un combat (antirépublicain) que la loi de 1905 a tranché : la France est une République laïque. Aujourd’hui, c’est paradoxalement au nom de la défense de la République que des courants politiques – y compris à gauche – réaffirment les racines chrétiennes de l’identité française.

Emmanuel Macron n’hésite pas à flatter les tenants des « racines chrétiennes de la France », comme l’atteste sa visite en août 2016 à Philippe de Villiers, « l’entrepreneur culturel » du Puy-du-Fou. « En même temps », le président Macron s’inscrit plus largement dans une conception libérale de la laïcité, celle-là même qui anime la grande Loi de 1905. En ce sens, il ne semble pas prêt à céder aux tenants d’un laïcisme identitaire qui appellent à étendre le principe de neutralité religieuse à l’espace public…

[1] C’est-à-dire « l'organe juridique qui a compétence d'après l'ordre juridique pour appliquer le droit », selon Hans Kelsen, Théorie pure du droit, Paris-Bruxelles, LGDJ-Bruylant, coll. La pensée juridique, 1999, p. 342.

 

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Photo : © LUDOVIC MARIN/AFP