Macron et les Français, une (relative) satisfaction et des préoccupations montantes

Macron et les Français, une (relative) satisfaction et des préoccupations montantes

Jugé comme menant une politique profitant davantage aux plus riches, le président Macron bénéficie malgré tout d'un socle d'adhésion conséquent un an après son élection, relève le politologue et Directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier. Quels en sont les leviers ?

Le bilan et la popularité d’Emmanuel Macron un an après son élection font apparaître une situation relativement inédite. Alors que pour François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, la désillusion, la colère ou le ressentiment s’étaient rapidement installés, produisant une impopularité toujours plus rapide et forte, l’actuel président échappe en grande partie à ce phénomène. Depuis septembre et après avoir chuté en juillet et août, sa popularité remonte de façon certes modérée mais régulière - à la seule exception du mois de février - et s’établit aujourd’hui, dans le baromètre Ipsos-Le Point, à 40% de jugements favorables (+ 8 par rapport à septembre). De même, les différentes enquêtes réalisées sur la perception de son action au bout d’un an font apparaître des taux de satisfaction entre 35% et 38%, ce qui est signifie, ne l’oublions jamais, qu’une majorité de Français est mécontente, notamment les sympathisants du Front national et de la France insoumise, mais qu’un socle d’adhésion existe malgré tout à un niveau conséquent. Quels en sont les leviers ?

Le premier moteur est le sentiment d’une France en mouvement. Macron réforme, et il le fait sur de très nombreux sujets. Or, les Français avaient depuis longtemps le sentiment d’un pays bloqué, englué, coincé et de ce fait condamné au déclin. La perspective change. Le pessimisme et la croyance au déclin restent majoritaires mais ils baissent (entre 10 et 15 points suivant les indicateurs). A cela s’ajoute, corolaire essentiel, que les Français pensent majoritairement que les réformes produiront des résultats positifs dans les mois et les années à venir. Cela n’était pas le cas sous le quinquennat précédent.

Cohérence entre annonces et décisions

Le deuxième levier est la cohérence perçue entre les annonces lors de la campagne présidentielle et les décisions prises une fois au pouvoir. Cela pourrait relever de l’évidence mais c’est essentiel. Jacques Chirac était passé en six mois de la lutte contre la fracture sociale à une politique de réduction des déficits, donnant le sentiment d’une trahison complète. En 2007, le candidat du peuple et de la valeur travail, Nicolas Sarkozy, s’était fracassé sur le yatch de Vincent Bolloré et le bouclier fiscal, renvoyant aux calanques grecques dès janvier 2008 toute idée d’augmentation du pouvoir d’achat et provoquant une rupture irrémédiable avec les milieux populaires. En 2012, François Hollande augmentait de manière vertigineuse la fiscalité – et pas que pour le décile des plus riches ! - sans l’avoir véritablement annoncé durant sa campagne électorale, créant ainsi, plus encore que sur la question du chômage, les conditions d’un divorce consommé avant l’heure. Avant Macron, seul François Mitterrand avait donc mis en œuvre, sous l’impulsion de son premier ministre, Pierre Mauroy, dont c’était l’une des obsessions, une partie importante des 110 propositions de sa campagne et ce dès la première année de son septennat. Avant de se fracasser sur la réalité d’un monde mondialisé et d’opérer le tournant de la rigueur de 1983 mais c’est une autre histoire...

Macron réforme et transforme, cette politique produira des résultats et le président agit en cohérence avec ses engagements, tels sont les trois principaux moteurs de la satisfaction. A cela s’ajoute deux autres composantes : l’incarnation présidentielle et la mise à terre des oppositions traditionnelles.

Le président répond en effet à une demande forte en matière d’incarnation de la fonction présidentielle. Les Français souhaitent du leadership et de la dignité dans l’exercice de la fonction. Nicolas Sarkozy leur donnait le leadership mais il l’accompagnait d’une forme de vulgarité. François Hollande y mettait plus de dignité mais l’incarnation et le leadership faisaient défaut. Dans les deux cas, les Français se sentaient rarement fiers de leur président et nombreux étaient ceux qui en avaient honte. Macron, lui, leur donne les deux. Son âge, son aisance, sa capacité à trancher (loi travail, réforme de la SNCF…), sa vivacité intellectuelle, sa culture (cela compte en France), sa capacité à parler en anglais à ses homologues étrangers, l’intérêt qu’ils suscite au plan mondial alors qu’un Trump est largement réprouvé, qu’une Theresa May n’existe pas et que la chancelière allemande est affaiblie, tout cela tinte agréablement aux oreilles des Français et redonne du lustre à un pays qui était caricaturé comme incapable de se réformer. La fierté retrouvée est un ingrédient essentiel de la (relative) satisfaction à l’égard du président.

Une opposition fragmentée

La mise à terre des oppositions constitue enfin le 5ème levier de la popularité du président. Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise sont certes une opposition radicale mais ne représentent pas une alternative crédible : 16% seulement des Français pensent qu’ils feraient mieux qu’Emmanuel Macron, l’immense majorité qu’ils feraient moins bien ou ni mieux ni moins bien. La situation est pire pour le parti socialiste (8%), dont le Premier secrétaire est encore largement inconnu et qui n’est incarné que par François Hollande, lequel est le plus rejeté, avec François Fillon, de toutes les personnalités politiques françaises (73% de jugements défavorables). Les Les Républicains sont cassés en deux blocs dont l’un approuve la politique d’Emmanuel Macron tandis que l’autre, sous la houlette de Laurent Wauquiez, s’enferme dans une opposition sans propositions novatrices et court après l’électorat du Front national, ne générant ainsi le sentiment de pouvoir faire mieux que le président que chez 12% des Français. Le FN enfin ne dispose plus, depuis le débat de l’entre deux tours et si tant est qu’il l’ait jamais possédé, d’un leader crédible pour la fonction présidentielle et constituent seulement une force d’opposition active ; 18% des Français pensent qu’il ferait mieux que l’actuel gouvernement. C’est donc dans un paysage d’oppositions fragmentées et dévastées qu’évolue l’actuel président, lequel prend aussi bien soin de ne pas faire monter, dans sa propre majorité, des figures pouvant venir lui porter ombrage.

Pour autant, on aurait tort de croire que le pays est unanimement derrière Emmanuel Macron. D’abord, l’approbation, on l’a dit, est minoritaire même si elle est meilleure que celle de ses prédécesseurs. Les sympathisants FI et FN sont ainsi massivement critiques, tout comme une majorité de sympathisants PS et la moitié environ des LR. Ensuite, des points durs existent.

Le président est d’abord jugé comme menant une politique qui profite bien davantage aux catégories élevées qu’à l’ensemble des Français. Il n’est pas perçu autant que ne l’était Nicolas Sarkozy comme le « président des riches » mais presque. La transformation de l’impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière, l’augmentation de la baisse des APL et la « flat taxe » sont passés par là. D’autant que seuls 39% des Français pensent que « plus il y a de riches, plus cela profite à l’ensemble de la société », 53% étant d’un avis contraire. Les premiers de cordées n’entraînent pas les autres et la question des inégalités progresse de plus en plus dans la hiérarchie des préoccupations.

Des préoccupations montantes

Le pouvoir d’achat est ensuite une préoccupation montante à laquelle le pouvoir ne répond pas suffisamment. La baisse des cotisations est contrebalancée par l’augmentation de la CSG pour les retraités. La suppression de la taxe d’habitation tarde à venir et sera progressive. La façon dont elle sera ou pas compensée suscite interrogations et craintes. Enfin, de nombreuses taxes ou augmentations rythment le quotidien des Français (diesel, gaz, tabac…) donnant le sentiment que « tout augmente ».

Emmanuel Macron est également perçu comme un président qui comprend mal la ruralité et ses problèmes. Par son style mais aussi certaines mesures, comme la réduction à 80 km/h de la vitesse automobile sur les routes départementales, il apparaît plutôt comme un président des villes que comme un président rassembleur, d’où son énergie face à Jean-Pierre Pernot puis sur BFM TV à vouloir prouver le contraire.

Enfin, sa méthode de gouvernement est la plupart du temps approuvée au nom de l’efficacité et en raison de la demande de leadership déjà indiquée mais elle est aussi jugée comme trop autoritaire et ne laissant pas suffisamment d’espace à la négociation. Le candidat entendait s’appuyer sur la société civile et répondre à une demande d’horizontalité ; le président joue sur la verticalité et, dans l’alchimie du « monarque républicain », parfois trop sur le monarque. 

Un an après son élection, le paysage politique est donc profondément transformé et encore largement décomposé. Le président avance avec talent et la martingale qu’il a mise en place continue à fonctionner. Mais on aurait tort d’ignorer les multiples signes de mécontentement, même s’ils sont épars et même si aucun autre leader capable de les coaguler et d’y répondre n’émerge pour l’instant.

 

Brice Teinturier est directeur général délégué d’Ipsos France et enseignant à Sciences Po. Dernier ouvrage paru : « Plus Rien A Faire, Plus Rien A Foutre », la vraie crise de la démocratie (Robert Laffont, Prix du livre politique 2017)

Photo © LUDOVIC MARIN/AFP