Macron ne chasse pas le Chevènement de sa tête

Macron ne chasse pas le Chevènement de sa tête

En Corse, le jeune président démocrate a rendu hommage au vieux républicain. Sur la régulation de l'immigration et la laïcité, ainsi que sur l'Europe, cette improbable complicité politique commence à faire système.
Par François Bazin.

Comme il était le seul, on n’a vu que lui sur la photo et c’est précisément ce que voulait Emmanuel Macron. À Ajaccio, le 6 février, pour le vingtième anniversaire de l’assassinat du préfet Érignac, c’est le président qui a distribué les invitations et dans la catégorie « burgrave », Jean-Pierre Chevènement se suffisait à lui-même. Le lendemain, à Bastia, son ombre planait encore lorsqu’il a fallu doucher les espoirs d’autonomie des nouveaux maîtres de l’île.

En Corse, plus qu’ailleurs, les symboles pèsent lourd. La dernière fois qu’un président avait fait pareil déplacement, c’était le 2 mars 2017. Devant la toute nouvelle Assemblée territoriale, François Hollande avait célébré à plusieurs reprises « le peuple corse » puis il s’était rendu dans le petit village de Monticello, là où repose Michel Rocard. « Un ami de la Corse » avait tenu à rappeler, ce jour-là, Jean-Guy Talamoni pourtant parcimonieux lorsqu’il s’agit de fleurir les tombes des grandes figures de la scène nationale.

Êtes-vous « républicain » ou « démocrate » ? Dans les colonnes du Nouvel Observateur, en 1989, Régis Debray avait substitué ce clivage à celui de la gauche et de la droite. « La démocratie, écrivait-il, c’est ce qui reste de la République quand on éteint les Lumières ». On imagine aisément que ce texte, lorsqu’il fut publié, était passé à cent coudées au-dessus de la tête d’Emmanuel Macron. Il avait alors 11 ans à peine ! Devenu jeune homme, frais émoulu de l’ENA, il en avait toutefois exploré les méandres, à sa façon, en fréquentant successivement, avec un égal bonheur, les cercles chevénementistes puis rocardiens [1]. Les chemins de l’ambition sont parfois tortueux ou « complexes », comme on dit désormais à l’Élysée.

Avant le « en même temps », il y eut donc le « tour à tour », mais ce qui frappe, aujourd’hui que les dés ont fini de rouler, c’est que cette indétermination initiale demeure, moins dans la tête d’un président flambant neuf que dans les yeux de ceux qui le regardent agir au sommet de l’État. La même semaine – hasard de l’actualité politico-littéraire – on a pu ainsi entendre Jean-Pierre Chevènement vanter « la grande force » du discours macronien en Corse, mais pas seulement – et découvrir sous la plume d’Alain Touraine [2], intellectuel en chef de feu la seconde gauche, un hommage appuyé à l’action d’un président qui a su redonner « confiance en elles-mêmes à la France et à l’Europe ».

Liquider le « vieux monde »

Lorsqu’on les lit de près, Alain Touraine et Jean-Pierre Chevènement ne sont sans doute pas aussi éloignés l’un de l’autre qu’on aurait pu l’imaginer, au moins dans l’analyse du phénomène Macron. « Il y a de nouveau dans l’avion un pilote qui donne du sens », applaudit le premier. « Je fais confiance à Emmanuel Macron pour faire bouger les lignes. Je trouve rafraîchissante sa capacité à lier la réflexion et l’action », persiste à penser le second. L’intellectuel, à l’heure du bilan, se réjouit de voir son héros agir en politique. Le politique, depuis sa semi-retraite, se réjouit de voir le même agir en intellectuel. Ils se retrouvent tous les deux pour se féliciter qu’un président barbare ait su liquider avec méthode ce « vieux monde » dont ils ont cessé de combattre la paresse et l’impuissance, fut-ce pour des raisons opposées.

L’honnêteté commande pourtant de reconnaître que dans ces hommages croisés, celui de Jean-Pierre Chevènement est, de prime abord, le plus ébouriffant. Emmanuel Macron, quel plus beau visage en effet « des élites mondialisées » ? Quelle meilleure incarnation du projet « européiste », destructeur des identités nationales ? Quel meilleur représentant du « monde de la finance », dénoncé par François Hollande puis promu avec candeur jusqu’à la veille du désastre final ?

Là encore, pour comprendre, il faut lire, au-delà des clichés. Sans doute n’était-ce pas l’intention d’Alain Touraine mais son propos éclaire en partie la séduction croissante qu’à l’épreuve des faits, Emmanuel Macron exerce sur Jean-Pierre Chevènement. Sur la signification exacte de la dernière présidentielle, il ne nourrit pourtant aucun doute : « Ce fut une revanche pour Paul Ricœur et Michel Rocard ». Pour la suite, en revanche, il est beaucoup moins net. Le pilote de l’avion élyséen a désormais une boussole, mais vers où le conduit-elle ? Alain Touraine « espère », il « rêve », il « voudrait être certain que cet appel à la modernité sera entendu ». Il conclut son livre sur cette phrase alambiquée, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne sonne pas comme un cri de victoire : « Si nous devons reconnaître qu’Emmanuel Macron nous rend possible de préparer un avenir, c’est que nous avons confiance en notre désir d’espérer ».

En 2016, Macron consulte Chevènement

Là est la vraie différence entre Jean-Pierre Chevènement et Alain Touraine. Dans l’analyse des phénomènes politiques et donc dans le jugement qu’ils portent sur leurs potentialités réelles, l’un raisonne en acteur laïc et l’autre en sociologue animé par la foi. Par réflexe et formation, l’ancien leader du Centre d'études et de recherches économiques et sociales (Ceres) observe les situations concrètes propres à la conquête, puis à l’exercice, du pouvoir. Il décortique les rapports de force. Pour forger son jugement, il cherche à deviner les dynamiques dans un jeu où les idées, bien sûr, ont leur rôle mais rapportées à l’action dans ce qu’elle peut avoir de plus prosaïque. En cela, il est à l’évidence mieux à même qu’Alain Touraine de lire et donc – au vrai sens du terme - d’apprécier un président qui, au fond, n’est pas très loin de raisonner comme lui.

Lorsqu’Emmanuel Macron se lance, à l’automne 2016, et qu’il consulte Jean-Pierre Chevènement, celui-ci lui conseille plutôt de se tenir à couvert. « Trop tôt, pas jouable ». Lorsque la presse l’interroge, début 2017, sur son candidat idéal, il répond : « Fillon pour la politique étrangère, Valls pour l’ordre public, Montebourg pour le made in France, la politique industrielle, l’État stratège et la critique de la politique industrielle ». Et Macron ? « Sa montée traduit le désaveu des Français. Il a l’art de ne pas s’avancer beaucoup dans le domaine des propositions ». Pas sûr qu’à ce stade, cela soit une critique.

Pour Jean-Pierre Chevènement, le système ne peut que « turbuler » à nouveau. Mais au profit de qui ? En mars, il explique que s’il se plaçait « dans la perspective de la reconstruction de la gauche » et non « du point de vue des intérêts de la France », il voterait « plutôt » pour Jean-Luc Mélenchon. Au soir du premier tour, il note simplement que les Français ont choisi le renouvellement. Son « vote résolu » pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen se double d’un appel aux « forces républicaines » pour qu’« elles révisent enfin leur politique ».

Le « en même temps » n'est pas la conjonction des centres, mais un dépassement

Au lendemain du 7 mai, le pari raisonné de Jean-Pierre Chevènement est qu’en dépit des apparences, le ni gauche ni droite façon Macron ne sera pas la nouvelle formule de la conjonction des centres. « Le en-même-temps, note-t-il, implique le dépassement, le Aufhebung, dirait Hegel, ce que notre président-philosophe sait pertinemment ». Au fond, ce que pressent alors Jean-Pierre Chevènement, c’est qu’à partir du moment où Emmanuel Macron ne veut pas être « un petit président », il faut qu’il soit le chef et qu’il y ait un État.

Tout le reste, pour lui, en découle logiquement : une politique étrangère revisitée de fond en comble, une politique éducative vraiment « républicaine », une politique migratoire réaffirmée, une politique européenne dont le réalisme commande, par la force des choses, qu’elle revienne à ses fondamentaux, c’est-à-dire le dialogue franco-allemand sur un registre interétatique, une politique corse sans concession à l’égard de « l’ethnicisme »… Voilà neuf mois que Jean-Pierre Chevènement coche, une à une, ces cases qui, mises bout à bout, dessinent une pente et donc une politique. Quand quelque chose le chiffonne sur le plan économique, budgétaire ou fiscal, il se tait ou proteste à bas bruit. Quand il sent que la main tremble sur l'organisation du culte musulman, il se garde pour l'instant de toutes déclarations intempestives. Comme à Ajaccio, l’autre jour, il tient enfin son rôle. Bienveillant et laconique, heureux et peut-être amusé, curieux en tous cas de voir jusqu’où Emmanuel Macron saura rester, dans l’épreuve, l’exact contraire que ce que beaucoup, à l’instar d’Alain Touraine, avaient cru deviner.

 

[1] Sur tous ces épisodes, on peut se reporter à L’ambigu Monsieur Macron, l’excellente biographie signée Marc Endeveld que republie Le Point-Seuil dans une version actualisée, 432 p., 8 €

[2] Macron par Touraine, dialogue avec Denis Lafay, éd. de l’Aube, 168 p., 17,40 €

 

Photo : © KAMIL ZIHNIOGLU/POOL/AFP