Machiavel, écrivain politique

Machiavel, écrivain politique

David Djaiz nous fait découvrir Machiavel, précurseur de la science politique moderne et grand penseur du républicanisme.

Par où commencer, lorsque l’on parle de Machiavel ? Ce qui frappe le lecteur chez lui, c’est précisément l’absence d’origine. Nul commencement absolu chez Machiavel, le lecteur est toujours in medias res, au cœur de la mêlée, dans le fracas des armes. Avec Machiavel, pas de préliminaires, pas de prolégomènes, pas de préfaces, même pas d’introductions, ou alors sous la forme d’une brève épître dédicatoire ; il faut aller vite et droit, directement à la « vérité effective de la chose ». De Sanctis, l’un de ceux qui l’a le mieux commenté, disait à son propos :  « il nous frappe par surprise, et nous laisse pensifs. »

Un éclair dans la nuit

Pourquoi ne pas commencer par là en effet ? Machiavel, c’est d’abord une langue véloce et virtuose, comme l’éclair dans la nuit ou le reflet luisant de l’épée au soleil ; un usage sans précédent du parler florentin qui va irriguer tout l’italien moderne : la langue est précise, nette, coupante. On y retrouve à la fois la brevitas du latiniste rompu à la lecture de Tacite et de Tite-Live ;  l’esprit pratique de l’homme d’État qui n’a pas le temps de s’égarer dans des philosophèmes interminables ; le souci avide de coller au plus près du réel – ce n’est pas un hasard si Machiavel préfère le toucher à la vue, qu’il juge trop lointaine. Jean Giono faisait remarquer à raison que Machiavel est l’un des rares théoriciens politiques (sinon le seul) pour qui le climat et les saisons, le paysage et les labours, revêtent une importance capitale : « Machiavel dit : "La nuit, la pluie, la boue, le marécage, le vent, le bosquet, le pont, la colline, le soleil, la plaine" ; comme si le visage du pays lui sautait aux yeux par lambeaux, à travers l’histoire et la politique. »

C’est que Machiavel s’est fait « écrivain politique » par nécessité, à la fois pour tuer le temps du fond de son exil et de sa campagne (il a été secrétaire de la chancellerie sous la République florentine et s’est retrouvé exclu des affaires au moment de la restauration médicéenne), mais aussi pour revenir en grâce auprès des puissants du moment. L’écriture est donc vécue par le Florentin comme une parenthèse et un détour. Ironie de l’histoire : il écrira jusqu’à la fin de sa vie, et c’est ce détour forcé qui le rendra immortel.

Partir du réel et non des principes

Mais qu’est-ce qui au juste chez Machiavel nous « frappe par surprise et nous laisse pensifs » ? La réponse est peut-être dans l’urgence de l’œuvre. L’homme pressé s’oblige à un effort de lucidité démultiplié. Machiavel n’a pas le temps de disserter sur les mérites et démérites des différents régimes idéaux comme le fait toute philosophie politique depuis Aristote ; il abandonne l’ambition normative des maîtres de la scolastique, préférant décortiquer et soupeser l’existant sans le référer à un arrière-monde. Le refus de toute théorie de la justice, de toute évaluation morale ; le souci d’embrasser le réel en le décrivant le plus rigoureusement possible : les germes de la nouvelle science politique sont là. La science politique machiavélienne, comme les sciences sociales quelques siècles plus tard, part du réel et non des principes. Comment ne pas faire un parallèle avec le savant arabe Ibn Khaldûn qui, un siècle plus tôt, cherchait à dessiller ses contemporains sur les fondements réels des civilisations et des empires, bâtis sur une débauche de violence primitive ?

Bien sûr, pour Machiavel, aller à la vérité effective de la chose ne revient pas à jeter par-dessus bord les enseignements de l’histoire au profit de la seule actualité. Au contraire, sans cet effort de mise en perspective, le tableau du présent ressemblerait à ces natures mortes figurant des fruits séchés. Machiavel le dit lui-même : la bonne compréhension de ce qui se joue ici et maintenant suppose deux activités indissociables et parallèles, à savoir « la longue expérience des choses modernes et la continuelle lecture des choses antiques. »

Une bonne économie des passions sociales

Qu’observe-t-on, justement, si l’on prend au sérieux les cose umane ? Que la société n’est pas une unité abstraite et au fond parfaite, mais au contraire une fiction problématique, un tissu d’affects sociaux que Machiavel appelle les umori. Ces umori sont multiples, ils varient d’un moment historique à un autre ; il y a des affects individuels et des affects collectifs, et la société est une trame complexe et irréductible d’affects individuels et collectifs. Au rang des affects sociaux, il y en a au moins deux que l’on retrouve continûment, aussi bien dans l’expérience des choses modernes que dans la lecture des choses antiques : les umori  divergents des Grands et du Peuple. Un fait social total en quelque sorte. Il est illusoire de penser qu’un tel conflit puisse être dénoué dans l’unité paisible d’une société réconciliée. Il faut au contraire le faire vivre.

Qu’est-ce à dire ? Les affects ne peuvent pas s’éteindre, mais ils peuvent être convertis en énergie sociale positive, soit par la dextérité et la virtù du Prince qui les dompte, soit par la qualité des institutions et des lois qui les encadrent. Dès lors, une « bonne société » n’est pas un collectif humain unanimiste, réglé selon des principes supra-humains, mais simplement une bonne économie des passions sociales. C’est ici que la science politique nouvelle se sépare le plus décisivement de l’ancienne. Et s’il y a une référence extérieure à la politique, elle n’est pas à rechercher dans un quelconque arrière-monde, mais à hauteur d’homme. Pour comprendre la politique, il faut comprendre l’homme, ses passions, « sa méchanceté » dirait Machiavel – terme qui sous sa plume n’a rien d’un jugement moral – ses errements… de même que l’entomologiste observe froidement le comportement des papillons et chenilles.

Virtù et fortuna

Ce n’est pas pour rien que Machiavel et Hobbes sont présentés comme les deux fondateurs de la science politique moderne en ce qu’ils « dé-théologisent » la théorie politique. Cependant chez Hobbes cette dé-théologisation est problématique : si l’enjeu fondamental de la politique n’est plus de construire la Cité idéale, mais bien de passer un contrat sécuritaire pour conjurer la guerre civile perpétuelle, le souverain tutélaire qui est érigé par le contrat sécuritaire revêt les habits d’un véritable Deus mortalis. Sécularisation problématique… Machiavel au contraire, se préoccupe beaucoup de religion et très peu de Dieu : il ne voit pas la religion autrement que comme un ciment civique qui tient les hommes ensemble, ou pour le dire en termes plus contemporains, fabrique du consentement.

Machiavel propose ainsi dans ses grands textes (Le Prince, les Discorsi, les Histoires florentines…) trois élucidations successives : (i) l’art de la prise du pouvoir autrement appelé « art de commencer » ; (ii) l’exercice de l’État autrement appelé « art de durer » ; (iii) les mécanismes de la conquête territoriale par voie d’annexion, autrement appelé « art de s’agrandir ». La prise du pouvoir résulte de la bonne rencontre entre la virtù d’un individu (ou d’un groupe social) et de la fortuna, c’est-à-dire la texture aléatoire et indécidée dans laquelle se déploie l’histoire ; la fortuna n’est pas – comme on a pu l’écrire ici ou là – l’histoire à proprement parler, puisque ce sont les hommes, seuls ou en groupes, qui font l’histoire, mais le matériau brut de l’histoire sur lequel agissent les hommes pour la façonner dans un sens qui n’est jamais donné d’avance. La virtù dès lors n’est rien d’autre que la geste humaine qui donne forme à ce matériau inerte de la fortuna. Nulle providence, nulle téléologie ne sont à attendre ici.

Un républicanisme raisonnable

La « société bonne » ne serait donc qu’une société dans laquelle l’instinct de violence des hommes est provisoirement converti en énergie sociale positive ? Non ; il faut ajouter quelque chose de plus. La « bonne société » est une civitas perennis, une société qui dure. Or les sociétés politiques qui durent le plus sont les Républiques, c’est une vérité d’évidence, car elles reposent sur des lois et des institutions qui inscrivent dans la durée la geste fondatrice du prince solitaire ou de la bande armée. Toute monarchie est donc provisoire et aspire à se convertir en République. La loi égalise les puissants et les petits ; elle casse les relations interpersonnelles d’allégeance ; elle introduit une objectivité dans l’ordre politique et les relations sociales. Bien sûr les institutions républicaines se fatiguent vite, et ont besoin d’être régénérées à intervalles réguliers par une geste héroïque et solitaire. D’où l’on peut conclure que le républicanisme de Machiavel n’est ni opportuniste, ni principiel : c’est un républicanisme raisonnable, informé par la lecture profonde des Anciens et la pratique assidue des affaires de l’État de son temps. 

 

David Djaiz est haut fonctionnaire, enseignant à l’IEP de Paris et auteur de La guerre civile n’aura pas lieu (Les Éditions du Cerf, 2017)

 

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Photo : Niccolo di Bernardo dei Machiavelli © Luisa Ricciarini/Leemage/via AFP