Loic Blondiaux : « La gouvernance des affects est un enjeu politique »

Loic Blondiaux : « La gouvernance des affects est un enjeu politique »

Dans La démocratie des émotions, le politiste et différents chercheurs engagent une réflexion sur le rôle que jouent les émotions dans les dispositifs de démocratie participative. Les émotions nuisent-elles à la démocratie ou, au contraire, permettent-elles de renforcer la capacité d’agir des citoyens ? Et est-ce pertinent d’opposer systématiquement raison et émotion ? Éléments de réponse avec Loic Blondiaux.

Chantal Mouffe, grande théoricienne du « populisme de gauche », estime que les passions doivent être mobilisées politiquement au moyen d’un processus démocratique. Que pensez-vous de cette stratégie populiste liant émotions et conquête démocratique ?

On ne peut qu’être d’accord avec Chantal Mouffe pour rappeler le caractère central des émotions ou des affects dans le combat politique, y compris en démocratie. Il est légitime et d’ailleurs souvent nécessaire de solliciter les affects pour conquérir le pouvoir. Il faut, pour mobiliser, être capable de susciter des émotions réciproques entre ceux qui défendent une même cause. La nécessité d’un leader capable de susciter et de canaliser ces émotions a également été théorisée par le courant de pensée dans lequel Ernesto Laclau et Chantal Mouffe s’inscrivent et qui contribue à inspirer aujourd’hui l’action de certains acteurs politiques comme Jean-Luc Mélenchon.

Mais cette conception agonistique des émotions n’est évidemment pas la seule possible. En se référant à la philosophe américaine Martha Nussbaum, il faut aussi souligner l’importance d’autres « émotions démocratiques ». L’idée-force ici est que la forme de vie particulière qu’est la démocratie suppose chez les citoyens une capacité à ressentir et à exprimer certaines émotions : l’empathie, l’imagination, la capacité de reconnaître l’autre comme un égal, la tolérance… Elle insiste également sur le rôle majeur de l’éducation dans l’apprentissage de la pensée critique. Il est légitime aujourd’hui de s’interroger sur l’atrophie et la raréfaction, chez les citoyens mais aussi et peut-être surtout parmi les élites, de ce type de sentiments. Dans quelle mesure la démocratie, pour être viable ne suppose-t-elle pas la diffusion la plus large de ce type de sentiments et de compétences ? Dans quelle mesure est-elle compatible avec une disparition du sentiment d’égalité et une incapacité du dialogue ? C’est l’un des principaux défis auxquels, me semble-t-il, nos sociétés sont confrontées aujourd’hui.

En se recentrant plus spécifiquement sur les questions de démocratie participative, quel rôle jouent les émotions dans les différents dispositifs étudiés dans votre ouvrage ?

Très clairement, la place des émotions dans la démocratie participative n’avait pas fait l’objet de réflexion, car elle était perçue de manière caricaturale. Les émotions étaient souvent perçues comme des éléments de déstabilisation des dispositifs participatifs, des facteurs de désordre ou de subversion. Or nous nous sommes aperçus, avec mon collègue Christophe Traini, que les dispositifs participatifs étaient souvent pensés et organisés en vue de produire et de canaliser différents types d’émotions. Les démarches de démocratie participative les plus fréquemment utilisées par les autorités politiques prescrivent en premier lieu certaines postures : l’empathie, l’amour du débat et de l’être ensemble. À l’inverse, elles proscrivent la violence des échanges, les formes les plus conflictuelles d’expression de l’opinion. Dès lors, tout un travail de canalisation et de prohibition de ces émotions va être mis en place.

Il peut arriver aussi que l’on vise réellement à renforcer les capacités d’agir des citoyens les plus éloignés de la sphère publique, comme dans les démarches d’empowerment ou de community organizing. Dans ce cas, il s’agit de favoriser l’inclusion du plus grand nombre en jouant sur la mise en scène et la libération publique des émotions. Comme lorsque dans les assemblées citoyennes espagnoles liées au mouvement des Indignés ou dans les collectifs opposés aux expulsions, chaque réunion s’ouvre sur des témoignages propres à susciter l’émotion de l’auditoire mais aussi à permettre à celui qui prend la parole de s’affirmer, de s’inscrire dans le mouvement, même s’il n’est pas politisé. L’expression des émotions est ici un levier pour l’action politique, un préalable à des formes de participation plus organisées

Pour analyser ces pratiques, l’opposition binaire entre émotion et raison est-elle pertinente ? 

C’est un point très important. Que ce soit dans la philosophie politique ou que dans les sciences sociales, les émotions ont longtemps été perçues d’une manière négative, et elles ont souvent été disqualifiées. En philosophie, depuis Platon les émotions on longtemps eu mauvaise presse en ce qu’elles étaient systématiquement opposées a la raison. La philosophie politique contemporaine a elle aussi – à travers les figures emblématiques d’Habermas ou de Rawls par exemple – associé la légitimité politique à l’exercice du raisonnement.

En sciences sociales, la disqualification ou le peu d’intérêt pour les émotions jusqu’à la fin du siècle dernier peut notamment s’expliquer par le discrédit d’approches comme celle de la « psychologie des foules » d’un Gustave Le Bon , qui avaient à la fin du XIXè siècle ramené l’explication de la formation des opinions et des mobilisations collectives à la seule causalité des passions. La foule, et en réalité le peuple, y est présenté comme un être collectif soumis à des instincts et à des impulsions presque animales.  On assiste cependant depuis quelques années à une réhabilitation des émotions comme objet de recherche pour la sociologie des mobilisations au point que certains ont pu parler d’un emotional turn, d’un « tournant émotionnel ». Les émotions sont revenus au premier plan des facteurs explicatifs de l’action individuelle mais aussi collective.

Les émotions ont-elles exclusivement une origine biologique et physiologique ? 

Les émotions renvoient bien évidemment à des phénomènes de nature physiologiques autant que sociaux et culturels. Depuis quelques années les neuro-sciences – via notamment les travaux d’Antonio Damasio – ont montré que le lien entre émotion et raison était sans doute plus complexe. Être ému par un événement ou un objet suppose qu’on lui accorde de la valeur et que l’on dispose d’une certaine information sur celui-ci. Mais c’est aussi parce qu’on est ému par quelque chose que l’on va s’intéresser à elle, enquêter et exercer son raisonnement. C’est ce que dit très bien mon collègue américain George E. Marcus dans son livre sur le citoyen sentimental : il montre pourquoi c’est précisément parce qu’un changement dans son environnement produit chez un individu de l’anxiété qu’il va chercher à acquérir de l’information et sortir d’une certaine apathie politique. Selon son hypothèse, l’émotion serait en quelque sorte un exercice du raisonnement et non son contraire. Sa démonstration vient brouiller la frontière que l’on croyait relativement étanche entre l’émotion et la raison.

De leur côté les sciences sociales ont montré à quel point les émotions avaient une dimension sociale et culturelle – et il est évident que le contexte social et culturel conditionne l’expression de certaines émotions – en particulier leur expression publique. Le contrôle des émotions s’apprend et une auteure majeure dans ce domaine comme Arlie Hochschild a pu parler de travail émotionnel pour analyser la manière dont le travail au sein de certaines professions, comme les hôtesses de l’air par exemple, reposait non seulement sur la maîtrise des affects mais aussi sur la capacité à exprimer certaines émotions attendues commercialement.

Existe-t-il des émotions qui sont propres à des catégories sociales ? 

Il y a un préalable à poser lorsqu’on raisonne sur les émotions. En effet, il est très difficile d’inférer – d’états d’émotions exprimées – des états d’émotions ressenties. Tous les travaux de sciences sociales qui essaient d’enquêter sur les émotions butent inévitablement sur cette difficulté. Il existe effectivement des normes, variables selon les groupes, les genres et les statuts, qui président à l’expression des émotions. Par exemple, un médecin doit impérativement canaliser ses émotions en présence d’un malade et dans l’univers politique ceux qui occupent des positions d’autorité ne peuvent pas exprimer le même type d’émotion que les citoyens ordinaires — sauf dans certaines situations où il leur est demandé précisément de faire preuve de compassion ou de sensibilité — , comme lorsqu’ils se penchent auprès de victimes.

Mais indiscutablement, ceux qui occupent des positions d’autorité – notamment dans les dispositifs participatifs – se doivent d’être des virtuoses au jeu de l’affichage de leurs émotions. Quant aux citoyens ordinaires, tout démontre qu’ils doivent eux aussi s’ajuster à la grammaire qu’impose les dispositifs dans lesquels ils sont amenés à participer. Dans certains cas, on attend d’eux qu’ils expriment simplement leurs préférences ou leurs affinités pour telle ou telle solution ou projet sans leur demander d’argumenter. Ce que l’on recueille, ce sont des perceptions sensibles beaucoup plus que des raisonnements. Le risque est de maintenir ainsi les citoyens dans une position minorée sans leur donner la possibilité d’articuler, de monter en généralité ou de critiquer. 

Mais les citoyens sont également capables de jouer stratégiquement de leurs émotions. En s’indignant, en exprimant leur colère et leur souffrance, ils savent que celles-ci devront être entendues. Dans l’ouvrage, Matilde Spoerer montre très bien comment les représentants des indigènes amenés à participer à une table de concertation au Chili modulent et alternent leurs registres d’intervention, jouant tantôt le vocabulaire du droit et de l’expertise, tantôt le registre de l’indignation et de la colère. 

Le contrôle de ses émotions permet-il d’être politiquement mieux intégré ? 

Comme le souligne Stéphanie Lama-Rewal en prolongement de l’historien des émotions William Reddy, « le contrôle émotionnel est le véritable site de l’exercice du pouvoir ». Si une maîtrise des émotions est exigé de chacun, tous ne le maitrisent pas avec le même degré d’excellence. La plupart du temps, les écarts semblent difficilement dissociables des inégalités et des statuts socioprofessionnels qui structurent le monde social. Les plus habiles en matière de modulation des émotions appartiennent généralement aux catégories sociales les plus favorisées : magistrats, commissaires-enquêteurs, urbanistes expérimentés, etc. Ces protagonistes se distinguent notamment par leur capacité à exprimer des émotions parfois très ostensibles sans prendre pour autant le risque de se voir disqualifiés. Leur maîtrise du travail émotionnel leur permet de comprendre à quel moment les états affectifs doivent être contenus ou, pourquoi pas, exacerbés afin de peser au mieux sur l’évolution de la situation.

Que signifie la notion de « gouvernance des affects » ? 

Cela renvoie au déploiement dans le cadre de dispositifs participatifs de tout un ensemble de technique d’animation et de développement personnel qui visent à placer les citoyens dans une position d’écoute bienveillante et de participation authentique. Autrement dit, cela renvoie à la manière dont un certain nombre d’autorités essaient de promouvoir un certain type de sujet politique dans un processus de gouvernement. Et cela passe aussi par des dispositifs se présentant comme des dispositifs de participation citoyenne. Finalement — c’est ce que dit la sociologue Caroline Lee dans son livre Do It Yoursel Democracy — à travers ces technologies de la participation, on essaie d’intervenir sur les réactions affectives des citoyens et l’on construit des sujets politiques.

La Gouvernance des affects est un enjeu politique et un des leviers du gouvernement contemporain. Cela renvoie au gouvernement des conduites qu’a étudié notamment Sophie-Dubuisson Quellier qui consiste à se nourrir de ce qu’on connaît des réactions affectives des citoyens pour mieux les orienter : c’est ce qu’on appelle communément les nudges. Autrement dit, on va mobiliser des connaissances relative à la psychologie des individus au service de l’action publique.

Ne craignez-vous pas que les dispositifs participatifs créent une forme de dépolitisation ?

Beaucoup de ces dispositifs, mais pas tous, placent le citoyen dans une position où il ne lui est pas possible de s’organiser collectivement, où l’on attend de lui qu'il s’exprime en son nom propre sans pouvoir s’en remettre à un groupe. C’est le cas en particulier des plateformes de consultation numérique qui collectent et juxtaposent des opinions individuelles. Le rôle de la technique est ici essentiel : en quoi une interface numérique ou un dispositif participatif permet-t-il véritablement aux citoyens de délibérer, d’échanger avec d’autres, de monter en généralité ? Se contentent-ils de recueillir des opinions supposées avoir été formées au préalable ou permettent-ils véritablement aux citoyens de se confronter à d’autres thèses, de mobiliser en particulier des schémas explicatifs plus globaux ? Il y a effectivement un risque de dépolitisation derrière certaines formes de démocratie participative.

 

À lire : Loic Blondiaux et Christophe Traini, La démocratie des émotions, Presses de science po, 248 p., 21€, mars 2018. 

Loic Blondiaux est professeur des Universités au Département de science politique de la Sorbonne (Paris I), Chercheur au Centre Européen d'Etudes Sociologiques et de Science Politique de la Sorbonne (CESSP) et au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (CRPS). Dernier ouvrage : La démocratie des émotions (2018, Presses de sciences po) co-dirigé avec Christophe Traini.

 

Propos recueillis par Pierre Natnael Bussiere.

Photo : Loic Blondiaux © DR/www.lab-afev.org

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