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La loi sur les fausses informations est confuse et idéologique

Written by François-Bernard Huyghe | Jun 6, 2018 11:42:35 AM

L’Assemblée nationale discute actuellement d’un projet de loi contre la « manipulation de l’information » en période électorale. Pour préserver nos esprits des poisons du faux (surtout en ligne), elle s’articule autour de trois axes : inciter les plateformes en ligne à retirer les fausses informations ou à les rendre inaccessibles, contraindre ces opérateurs à instaurer la transparence sur les contenus politiques sponsorisés et enfin, elle prévoit la possibilité de refuser ou retirer leur convention aux services de radio ou télévision étrangers qui attenteraient à certaines valeurs allant de la dignité de la personne humaine, au caractère pluraliste de l’expression, à la sauvegarde de l’ordre public… Le lecteur devine sans peine que ce ne sont pas des mesures contre la RTBF ou Radio Vatican et que la cible est Russia Today. Cette trilogie – retrait du faux, transparence des intérêts, censure des idéologies perverses – mériterait des critiques en termes de libertés publique ou de simple efficacité ; croit-on par exemple qu’une action du juge en référé arrivera à étouffer le faux, juste avant la diffusion de la rumeur en ligne, son commentaire par la presse, son repérage par des centaines de dispositifs de « fact-cheking » des médias et des GAFA, et avant la contre-dénonciation complotiste du « on veut étouffer l’affaire » etc ? Mais le problème se situe en amont.

La définition de la fausse nouvelle est problématique 

Plaçons-nous  sur un plan de simple logique : qu’est-ce qu’une fausse nouvelle ? À priori le récit ou la représentation (vidéo par exemple) d’un événement qui n’a pas eu lieu, ce que sait l’initiateur (le premier qui rapporte la phrase, l’événement, truque la photo, etc…). Cela n’est pas advenu dans le monde réel puisque c’est lui qui l’a feint. Ce trucage initial peut avoir un but stratégique (affaiblir le camp adverse par des accusations imaginaires par exemple) mais aussi parodique (jouer sur le code du crédible et du dérisoire) ou encore commercial (attirer le plus grand nombre d’internautes vers des messages publicitaires par du sensationnel n’importe-quoi).  

Où est le problème ? Dans les mots, comme d’habitude. La loi de 1881 visait des « nouvelles fausses : pièces fabriquées falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers, lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura gravement troublé l’ordre public ». Cette « forgerie » comme on disait autrefois, découlait d’un acte positif : production consciente de fausses pièces et documents.

Mais la nouvelle loi de 2018 définit les fausses nouvelles comme « toute allégation d’un fait dépourvu d’éléments vérifiable de nature à le rendre vraisemblable ». La divinité du Christ, le caractère incréé du Coran, l’assassinat de Kennedy par une organisation secrète, la culpabilité de Néron dans l’incendie de Rome ou la nocivité des glyphosates : quel degré de vraisemblance et quels moyens raisonnables de vérification pour un citoyen lambda ? Et rétrospectivement les personnes dont de grands scientifiques ou intellectuels qui croyaient à l’inexistence du Goulag ou à l’existence des armes de destruction massive de Saddam, de quelle vraisemblance étaient-ils dupes ? Ceux qui, il y a quelques jours, affirmaient qu’il y avait un étudiant frappé par la police dans le coma à Tolbiac ou que les Russes avaient assassiné Babtchenko (ressuscité depuis) à quelle vérification auraient-ils du se livrer autre que de regarder des témoignages télévisés ou de répéter ce que disent tous les médias ?

Car, après tout, que faire le plus souvent, sinon se référer à la crédibilité d’une autorité ? Comment choisir entre une vidéo des casques blancs montrant des enfants syriens gazés et une vidéo d’un enfant syrien racontant comment on l’a obligé à jouer la comédie pour la caméra ? Sinon en fonction de son opinion sur les casques blancs et le régime syrien.

Décréter ce qui est pensable et vraisemblable est idéologique

Le glissement à un impératif de conduite « raisonnable » (vérifier et croire « honnêtement » en restant dans le cercle de la raison) va du logique à l’idéologique, car qu’y a-t-il de plus idéologique que de décréter ce qui est pensable (sans tomber dans l’extrémisme, la haine, ou le délire…) et ce qui vraisemblable  ?

Des faits prouvés falsifiés ou présumés peu vraisemblables, il est trop facile de passer au jugement sur les théories, dites complotistes par exemple ou encore d’évaluer une accusation (du crime de guerre à la fraude fiscale) en fonction des idées du suspect.

La loi contre les faux, si elle n’est pas ridiculisée demain par un faux positif (une rumeur sanctionnée par loi et qui se révélera vraie) remplira une double fonction. Ce sera d’abord une excellente arme pour se victimiser : toute rumeur vous diffamant, et si possible provenant de l’extrême gauche ou droite, ouvrira le débat sur les forces obscures qui veulent fausser le processus démocratique, donc vous empêcher d’accéder au pouvoir. Emmanuel Macron a fort bien joué de cette méthode pendant la présidentielle de 2017 et les rumeurs sur sa sexualité ou ses comptes offshore l’ont objectivement servi.

Enfin l’obsession des fake news traduit une fracture plus sérieuse : face aux populistes persuadés que le système leur ment et que l’on dissimule la gravité de la situation, se dresse fièrement le clan des véridiques. Eux savent bien que l’on ne peut décemment penser autrement, que leurs adversaires sont victimes soit de leurs peurs et fantasmes, soit de désinformation délibérée aggravée par un biais de renforcement sur les réseaux sociaux : on n’y fréquente que des gens qui pensent comme vous.  Ceux qui lisent, croient les experts et les lois de l’économie, savent qu’il n’y a pas d’alternative à une société libérale d’ouverture, etc. se persuadent de plus en plus qu’il y a la politique du vrai contre celle du fantasme. S’imaginer que l’on contribue à la première (suggérons le néologisme d’aléthéiacratie, du grecaléthéia, vérité), nier que celui qui ne pense pas comme vous puisse avoir des valeurs, des intérêts ou d’interprétations différentes et pas seulement des délires, c’est d’abord se condamner à ne rien comprendre. Mais c’est aussi risquer un effet boomerang en confirmant aux sceptiques qu’on nous cache tout, qu’on ne nous dit rien et que la vérité est ailleurs.

 

Photo : ©HELMUT FOHRINGER/APA/picturedesk.com/via AFP