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« La liberté d’importuner est une ode à l’idéologie néolibérale »

Written by Françoise Vergès | Jan 13, 2018 9:02:52 PM

Le manifeste des 100 femmes qui défend la « liberté d’importuner » est une ode à l’idéologie néolibérale. Dans leur perspective, l’individu.e fait librement son marché choisissant parmi toute une panoplie de possibilités. Cet individu.e vit dans un monde impartial où toutes les femmes jouissent des mêmes facilités, ressources, moyens, droits et opportunités. C’est un monde enchanté et enchanteur où ne s’exerce aucun pouvoir ni aucune distinction de classe, d’ethnicité ou d’âge. Mais ce monde-là n’existe pas.

Un sentiment de toute-puissance

Le sentiment de toute-puissance qui découle de cette position idéologique où la liberté de l’individu est pensée absolue les entraîne à défendre des opinions absurdes. Cela témoigne de la prégnance du néolibéralisme : « tu dois être capable de t’en sortir par ta seule volonté ! » 

Il ne me semble pas qu’il soit utile de leur reprocher un manque d’empathie et de solidarité. Certes, il est tentant d’opposer l’action des actrices nord-américaines qui ont rassemblé plusieurs millions de dollars pour un fonds consacré à l’aide judiciaire de femmes victimes de violence et harcèlement sexuels (ouvrières agricoles, ouvrières dans les métiers de services…) à celle de ces actrices et auteurs françaises.

Face au vide abyssal de leur argumentation, on aurait également envie de leur rappeler l’action des femmes salariées d’une entreprise effectuant le nettoyage des trains de la gare du Nord qui se sont battues pendant cinq ans pour faire reconnaître que le harcèlement sexuel — avec attouchements, gestes obscènes, humiliations, licenciements, et racket — n’était pas une attaque contre la « liberté d’importuner », mais une demande légitime de respect et de dignité.

Leur ignorance est intentionnelle

Rappelons également que cette tribune paraît après que plusieurs femmes racisé.e.s aient été la cible d’attaques diffamatoires et violentes. Mais il faut à un moment savoir que le rappel de ces faits n’aura aucun impact. Ce qui anime les signataires du manifeste n’est pas, à mes yeux, de la fausse conscience. Elles sont persuadées que leurs fantasmes sont la preuve d’une culture, d’une éthique et d’une esthétique supérieures à celles de ces pauvres gens qui s’imaginent que faire l’amour dans un lit est source de plaisir ou qui n’ont rien compris au marivaudage. Ce sentiment profond de supériorité culturelle leur sert de bouclier. L’ennui nous saisit d’ailleurs à voir se recycler de vieilles lunes sur le pouvoir au cœur des jeux sexuels.

Peut-on avouer la fatigue d’avoir affaire à des adversaires qui nous obligent à une pédagogie que pourtant nous savons être inutile ? 

Leur ignorance est intentionnelle — en effet, vouloir apprendre, vouloir comprendre c’est toujours d’abord, ne plus se mettre au centre — leur intérêt profond est d’ignorer des faits, de nier l’existence d’abus de pouvoir, de la manière dont sexisme et racisme agissent quotidiennement dans la vie de millions de femmes.

 

À propos de l'auteur :
Françoise Vergès est présidente du collectif Décoloniser les arts et auteure du Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme (Albin Michel, 2017).

Photo : Françoise Vergès © Emmanuelle Corne/FMSH.