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L'évaluation des ministres : une fausse modernité ?

Written by Nicolas Matyjasik | Aug 6, 2018 2:58:15 PM

En ce début août, au milieu de l’été, avant le départ en vacances de l’exécutif, nous apprenons que la saison de l’évaluation des ministres se termine à Matignon. Après le « Printemps de l’évaluation des politiques publiques » à l’Assemblée nationale, il semblerait que cette technique de gouvernement soit à la mode au plus haut sommet de l’Etat.

Rapidement dit, évaluer signifie estimer une valeur. En politique, cette méthode existe depuis le début du XXème siècle aux Etats-Unis. Rien de nouveau donc.

Culte du chiffre et mise en compétition permanente

Si l’on se plonge un peu dans le passé, on peut voir que la pratique française en la matière ne date pas d’hier. L’action de Michel Rocard, avec son « renouveau du service public », a permis d’acclimater la France à ce sujet. Depuis les années 1980, et la montée en puissance du New Public Management, l’invasion des normes issues de l’entreprise pour gouverner,  l’évaluation s’est implantée : elle a son histoire, ses méthodologies mais aussi ses promoteurs et ses pourfendeurs. Son institutionnalisation, le développement de règles et d’organisations qui l’impose, est bien avancée.

De nombreux acteurs se réclament de cette activité : les ministères, la Cour des comptes, le Parlement, les grands corps d’inspection mais aussi, et surtout, les cabinets de conseil. Les collectivités territoriales ont également investi le terrain depuis les premières lois de décentralisation et leur financement par des fonds structurels européens. Une communauté épistémique se forme et un métier, celui d’évaluateur, apparaît.

En son temps, Nicolas Sarkozy en avait fait un axe important de sa politique de réforme de l’Etat, et lui aussi avait eu l’idée d’évaluer ses ministres, avec l’aide d’un cabinet de conseil. Feue initiative, vite enterrée, pour se concentrer sur la révision générale des politiques publiques (RGPP) ; l’évaluation étant alors un moyen de rationnaliser et d’imposer des coupes budgétaires dans les services publics. En somme, regarder l’action publique sous le seul angle de la rentabilité et des économies.

On retrouve ici avec les idylles macroniens, la même logique que celle qui prévalait à l’époque, en 2008 : se draper dans l’apparence de la modernité.  L’efficacité et la performance sont les maîtres-mots. Il faut utiliser les méthodes managériales du secteur privé et l’évaluation fait partie de la panoplie. Ce tournant néolibéral dans l’action publique, qui repose sur le culte du chiffre et  la mise en compétition permanente, pose des questions, bien plus qu’il n’en résout.

Faire de l’évaluation un contre-pouvoir d’expertise

Rendre des comptes en démocratie est essentiel et il apparaît aujourd’hui plus que nécessaire de  resserrer les liens entre gouvernants et gouvernés. Mais cela nécessite un peu de sérieux pour ne pas en faire seulement un exercice de communication et/ou un simple outil de gestion.

Mais si l’on admet le principe d’évaluation, il reste à convenir des méthodes, des critères, de la légitimité des « évaluateurs », de la publication des résultats, des suites à donner. Bien souvent, les évaluations n’ont aucun effets sur les politiques conduites. Comment alors les rendre utiles, socialement utiles ?

Les méthodes, les critères, les évaluateurs, doivent être eux aussi soumis à un débat contradictoire : ils n’ont rien d’indiscutable, d’intangible. Ce n’est pas parce que les évaluations mobilisent des méthodes économiques ou autres indicateurs statistiques, qu’elles seraient scientifiques par essence. Elles ne soulèvent pas des questions de vérité, mais des questions éminemment politiques de projet de société, de rôle de la puissance publique, d’exercice du pouvoir.

Il y a plus de vingt ans, le politiste Jean Leca distinguait « l’évaluation de politique » de « l’évaluation politique » en invoquant deux notions clés : celle de la « zone d’autonomie » dans laquelle le travail évaluatif doit s’opérer par rapport aux jeux politiques environnants et celle du « volontarisme rationnel » dont doivent faire preuve les évaluateurs pour que leurs évaluations bonifient les politiques évaluées. En l’espèce, disons le simplement, le compte n’y est pas.

Monsieur le Premier Ministre, si vous êtes tant attaché que cela à l’évaluation, que votre majorité en parle abondamment dans les médias, engageons alors un débat sur celles de vos ministres et des politiques publiques en général : quels critères ont été utilisés ? Quels sont les résultats obtenus ? Comment cela va-t-il réorienter l’action et améliorer les services publics ?

Allons jusqu’au bout de votre exercice de prétendue modernité et utilisons ces données pour servir d’outils de débats avec les corps intermédiaires, de participation démocratique. Armons les citoyens, les usagers des politiques publiques pour faire de l’évaluation un contre-pouvoir d’expertise.

 

 Photo : © GERARD JULIEN / AFP