Lire pour oublier l'enfer des camps de réfugiés

Lire pour oublier l'enfer des camps de réfugiés

À Lesbos, un réfugié iranien tient une petite bibliothèque aménagée dans une camionnette. Il y reçoit des lecteurs de toutes origines, avides de littérature ou désireux de perfectionner leur anglais. Les livres leur permettent de se détourner, pour quelques instants, de la violence et de la misère du camp.

Dana est Iranien. Arrivé à Lesbos par la mer en 2017, cet ancien livreur officie désormais comme bibliothécaire bénévole. Il travaille pour l'association One Happy Family, près du centre de Moria où plus de 6 000 réfugiés s'entassent dans des conditions inhumaines. Dans une camionnette aménagée en bibliothèque polyglotte, il fournit des livres aux migrants en attente d'un asile en Europe.

Combien de langues trouve-t-on dans vos rayons? La diversité des ouvrages est impressionnante.

Dana : On a pas mal de langues, c'est vrai. Ici, vous avez de l'arabe, là de l'ourdou, du pachtoune, du kurmandji pour les Kurdes, de l'hébreu, de l'allemand, du grec, du français, et bien sûr de l'anglais. La plupart sont des livres pour adultes, mais on a aussi beaucoup de littérature jeunesse, et des livres pour les enfants.

D'où viennent tous ces livres ?

D. : Il y en avait déjà beaucoup quand je suis arrivé, et je pense que la plupart ont été apportés par des volontaires européens. Des touristes aussi, qui avaient des livres dans leurs bagages et nous les ont laissés après les avoir lus. Des ONG en apportent aussi parfois. Certains livres ont aussi été donnés par les réfugiés eux-mêmes.

Qui sont vos clients ?

D. : Une dizaine ou une vingtaine de personnes viennent ici chaque jour. Certains viennent pour lire dans leur langue maternelle, d'autres pour perfectionner leur anglais. On prête beaucoup de livres anglophones pour débutants et de littérature jeunesse. On a aussi des lecteurs voraces : il y a ce type, un Africain, qui vient toutes les semaines pour emprunter un nouveau bouquin, qu'il lit dans le camp. À chaque fois, il me dit simplement : « Je l'ai fini. J'en veux un autre. » Je l'aime bien, celui-là.

Ces lecteurs, ils vivent tous dans des camps de réfugiés ?

D. : La plupart vivent à Moria (le plus grand camp de l'île, ndlr). Mais leurs profils sont très divers : ils viennent de différents pays, ont différentes cultures, différentes religions. À Moria, ils sont les témoins quotidiens d'affrontements intercommunautaires. Mais quand ils viennent ici, ils oublient tout ça – la violence, la misère. Ils viennent lire des histoires d'amour et d'aventure.

Que recherchent-ils ? De la littérature de leur pays ?

D. : Pas nécessairement. Par exemple, certains demandent de la littérature française : ils ne sont pas français, mais ils ont des amis francophones, ils connaissent un peu l'histoire du pays, et ont envie de découvrir une autre culture.

Même dans ce contexte, vous pensez que la littérature peut ouvrir à d’autres cultures ?

D. : Bien sûr.

Quelles sont les autres motivations qui amènent vos lecteurs ?

D. : Vous savez, quand vous lisez, vous oubliez ce qui se passe autour de vous pour plonger tout entier dans l'histoire. Moi par exemple, quand je lis un livre ici, dans cette camionnette, je n'ai absolument pas conscience de ce qui se passe au-dehors. Si quelqu'un me dérange pour emprunter un livre ou me demander quelque chose, je lui fais signe d'attendre et je ne relève la tête que quand j'ai fini ma page. Même à Moria, vous pouvez vous couper du monde ainsi.

Quelles sont leurs préférences?

D. : Il y en a qui sont passionnés par l'histoire, d'autres par la non-fiction, les histoires vraies. Certains ne jurent que par les histoires d'amour, d'autres par les histoires d'horreur. Moi, j'ai un faible pour les histoires romantiques. Quand j'étais encore en Irak, je lisais beaucoup de littérature kurde – j'adore leurs histoires d'amour. Sinon, il y a aussi des lecteurs pour qui l'histoire ne compte pas, et qui ne lisent que pour perfectionner une langue. Ça reste le meilleur moyen pour apprendre, après les cours de langue proposés ici, et de s'intégrer au pays d'accueil.

 

Propos recueillis par Marine Jeannin.

Photo : Dana © Sarah Samya Anfis

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