Les raisons d'un départ

Les raisons d'un départ

Le 30 août prochain sort le Nouveau magazine littéraire consacré à la rentrée littéraire. Dans les premières pages, trois éditos signés Nicolas Domenach, Raphaël Glucksmann et Claude Perdriel expliquent la situation du journal. Ils sont à lire ici.

Quand les murs prévalent sur les ponts

Par Nicolas Domenach

Quand un pont s’effondre, en l’occurrence celui de Gênes, c’est aussi une part d’humanité qui se perd. On ne pouvait ressentir qu’une grande douleur devant cet enchevêtrement de béton, de ferraille et de corps ensevelis. Mais comment ne pas percevoir aussi la portée symbolique de cet affaissement au moment où l’Italie qu’on aime se recroqueville, se rétrécit, se referme sur elle-même, à l’instant où sa langue enchantée, une des plus belles du monde, celle d’Italo Calvino, d’Alberto Moravia, d’Umberto Eco, d’Alessandro Baricco, retrouve des accents de nuit qu’on voulait révolus ?

Ce pont effondré à Gênes, ce n’est pas un simple accident, la conséquence d’une impéritie et d’une corruption endémique, mais la tragédie symptomatique d’une époque où, plutôt que de construire et de renforcer des ouvrages d’art qui permettent la circulation des hommes et des idées, on élève des murs pour censément se protéger des barbares, se protéger de l’autre, ressenti comme menace d’une prospérité fragile et d’une identité inquiète. Sans voir que les barrières mises à l’autre, ces barbelés d’hostilité, sont un enfermement de soi, un appauvrissement de son imaginaire, de sa culture comme de son économie.

Il faudra donc se battre désormais pour construire des ponts et abattre les murs qui partout gagnent. Car les frontières refermées ont favorisé au contraire l’explosion des mafias et des guerres, éloigné la paix, appauvri les populations. Pourtant ces serpents de pierre et de fer ne cessent de coloniser, de domestiquer l’espace et les esprits alors qu’on imaginait, après la chute du mur de Berlin en 1989, avancer vers un avenir plus ouvert, et donc plus prospère. Convenons que nous avons perdu beaucoup de terrain dans cette bataille idéologique que, partout, se livrent les défenseurs d’un monde ouvert – dont nous sommes – et les partisans du repli national. En France, l’élection d’Emmanuel Macron nous a permis d’éviter cette vague populiste du « chacun-chez-soi-on-est-chez-nous ». Mais, chez nous aussi, les ponts demandent à être renforcés et multipliés. Je n’évoque pas, bien sûr, les seules infrastructures matérielles. C’est notre ouverture aux autres, spirituelle et physique, qu’il faut défendre plus que jamais. Commencer par rappeler sans faiblir que, « si vous construisez un mur, pensez à tout ce qui est exclu », ainsi que l’écrivait Italo Calvino.

Dans ce contexte si difficile, Le Nouveau Magazine littéraire a un rôle particulier à jouer – faire le pont précisément. C’est pourquoi ce numéro spécial « rentrée littéraire » est si important, avec ces écrivains étrangers qui nous bouleversent et ces auteurs francophones s’attaquant aux murs qui sont en nous. Il faut se souvenir de ce qu’écrivait « le père Hugo » : « Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à construire des enceintes et la philosophie à les détruire. Comment ? Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible puissance. Un rayonnement est plus fort qu’une muraille. »

 

 

Une question de sincérité

Par Raphaël Glucksmann

 

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il est des moments où la liberté comme la quête de vérité, conditions d’un débat public honnête, exigent des ruptures, si douloureuses soient-elles. La fragilité actuelle de nos démocraties rend ce débat public plus nécessaire que jamais. Elle demande un retour à la politique, conçue non plus comme une affaire de partis ou de chapelles, mais comme une histoire d’idées et de visions. Elle appelle chacun à l’étonnement qu’Aristote plaçait au principe de la philosophie, la capacité à mettre en doute ce qui semble évident : une forme de radicalité dans le questionnement.

Voilà ce que j’avais en tête quand, il y a un an, j’ai accepté l’offre de Claude Perdriel de diriger Le Magazine littéraire pour le relancer : rassembler poètes, écrivains, philosophes, sociologues, anthropologues dans un élan commun d’exploration de la cité et de refondation d’idéaux humanistes attaqués de toutes parts. Nous voulions, avec l’équipe extraordinaire du journal et les dizaines de contributeurs qui nous ont rejoints, mêler des langues qui d’ordinaire s’ignorent pour dire le monde et, parfois, esquisser d’autres chemins que ceux que nous prenons habituellement.

Nous avons, au fil des numéros, plongé au coeur de la faillite des idéologies progressistes, de la révolution féministe, de la doctrine des multinationales, des enjeux de l’intelligence artificielle, de la question animale ou de la possibilité d’une vie sans Dieu mais non sans transcendance.

Pareille quête suppose une liberté totale. Il ne fut jamais question pour nous de faire un magazine pro- ou anti-Macron. Comme vous avez pu le noter en nous lisant, le président de la République n’était pas au coeur de nos préoccupations. Il était même le cadet de nos soucis. Pourtant, c’est bien notre façon de l’aborder qui suscita les désaccords menant aujourd’hui au divorce avec l’actionnaire majoritaire.

Le Nouveau Magazine littéraire est à ses yeux hostile au pouvoir en place. Toute critique d’Emmanuel Macron se voit taxée de « faire le jeu des populistes ». Pareille prise en otage est la pire chose qui puisse arriver pour la démocratie et la meilleure pour lesdits « populistes ».

Mais, plus que le journal, c’est ma personne qui apparemment pose problème. Il me fut demandé de faire des compromis et de m’essayer à des louanges auxquelles je ne crois pas, jusque sur les réseaux sociaux ou les plateaux télévisés. La chose m’est impossible. Mon caractère, mon éducation, ma conscience m’interdisent de négocier ma sincérité, qui est mon seul bien inaliénable. Je préfère donc acter la divergence de fond, devenue insurmontable, et partir.

Je suis fier et reconnaissant d’avoir travaillé avec les femmes et les hommes fantastiques qui écrivent et fabriquent ce magazine, et qui continueront à le faire. Je remercie les milliers de nouveaux abonnés et les dizaines de milliers de lecteurs qui ont transformé cette aventure éditoriale en un succès malheureusement rare dans la presse actuellement. Je ne ferai pas campagne sur mon cas personnel car l’écume importe peu quand les vagues à affronter sont si grandes. Seul compte le débat de fond. Il ne fait que commencer.

Sincèrement.

 

 

Un journal indispensable

Par Claude Perdriel

 

Cher Raphaël Glucksmann,

Je suis de gauche, mais pas comme vous.

Il va de soi que nous partageons de nombreuses valeurs. Elles nous ont à ce point rapprochés que nous avions décidé de lancer ensemble Le Nouveau Magazine littéraire. Dans mon esprit, la gauche se confond toujours avec ces vieux mots pleins de sens, « Liberté, Égalité, Fraternité ». J’y ajouterai volontiers le « bien commun » qui, dans ce monde devenu si complexe, doit nous permettre de combattre les égoïsmes multiples.

Contrairement à vous, je ne crois pas que défendre la liberté nécessite une rupture ; mais, en effet, elle a besoin d’être inlassablement renforcée. En rappelant sans cesse qu’il n’est pas de liberté dans le dénuement ou l’abandon social, que la radicalité dans le questionnement ne peut pas interdire la nuance, le doute, la réflexion permanente.

Nous revendiquons pour ce magazine une indépendance totale vis-à-vis de tous les pouvoirs – financiers, politiques ou médiatiques. Nous n’avons que faire des bien-pensants, et c’est précisément pour cela qu’il faut se séparer du « vieux monde ». Nous voulons rendre la parole aux intellectuels, hormis ceux qui remettent en cause nos valeurs démocratiques et républicaines essentielles. Notre métier, c’est de poser les vraies questions et d’offrir des analyses, des points de vue, des réflexions contradictoires. Nous ne connaissons pas par avance les réponses à toutes ces interrogations et ne voulons pas, comme le font aujourd’hui trop de médias, imposer des jugements définitifs. Après avoir « éclairé » nos lecteurs, à eux de prendre parti.

Ce sont eux, les lecteurs, qui sont nos juges de paix, et non quelque puissance occulte. Nous devons les écouter sans jamais nous enfermer dans une quelconque certitude d’avoir raison.

Il serait absurde, cher Raphaël, de croire que nous pouvons être pro- ou anti-Macron. Ce n’est pas notre affaire. Oui, nous pensons que certaines réformes sont à la fois courageuses, difficiles et plutôt positives. Dans quelques jours, Nicolas Domenach prendra la tête du Nouveau Magazine littéraire. À de nombreuses reprises, il a exprimé de justes, et parfois sévères, critiques sur la politique économique, sociale et fiscale du gouvernement. Il dirigera ce journal dans la plus grande indépendance éditoriale, cela va de soi, comme vous avez pu vous-même le faire. Une fois encore, les lecteurs jugeront.

Cher Raphaël, ce monde fraternel, humaniste, écologique que nous défendons, vous et moi, est en danger. Menacé par les dictatures, les guerres commerciales qui vont frapper les plus pauvres, le réchauffement climatique, le capitalisme qui ne sait plus se réguler et ne « répond » donc pas aux attentes des peuples.

Nous refusons de nous résoudre à ce bilan négatif. Retrouver l’espoir, permettre le renouveau, voilà les objectifs prioritaires. S’il est nécessaire de combattre le populisme, il ne faut pas le mépriser. Car le populisme, c’est l’expression politique qu’ont trouvée les peuples trompés, abusés par des politiques sectaires et injustes, des médias plus portés aux dénonciations qu’aux enquêtes, des réseaux sociaux propagateurs de fausses nouvelles. Les citoyens sont victimes de trop de mauvais bergers, alors qu’ils sont capables d’intelligence et de générosité. Ensemble, nous nous battrons pour un monde plus juste et plus libre. C’est la définition même de ce journal.

 

 

Photos : (1) Nicolas Domenach ©  FRANCK FIFE / AFP PHOTO - (2) Raphaël Glucksmann © Constant Formé-Bècherat / via AFP - (3) Claude Perdriel © JOEL SAGET / AFP PHOTO