idées

« Les poussées indépendantistes en Europe se trompent de colère »

Written by Simon Blin | Jan 15, 2018 1:53:37 PM

Laurent Davezies, économiste, estime que les poussées indépendantistes en Europe se trompent de colère. Ce n’est pas à leur nation qu’il faudrait en vouloir mais au fait que l’Europe ne dispose pas de véritable mécanisme de cohésion territoriale.

Le 21 décembre, les indépendantistes catalans ont conservé leur majorité au parlement régional clôturant une séquence politique espagnole inédite marquée par une grave crise territoriale. Énième épisode d’une fragmentation des nations européennes. Tour à tour, l’Écosse, la Padanie italienne ou encore la Flandre belge font connaître leur demande d’autonomie. Pourquoi doit-on s'en inquiéter ?

La volonté d’indépendance qui s’exprime aujourd’hui a quelque chose de foncièrement égoïste. La plupart des nouveaux mouvements régionalistes en Europe sont le fait de régions riches. La Padanie en Italie, la Catalogne mais aussi le Pays basque en Espagne, les îles Féroé au Danemark, la Flandre en Belgique ou encore l’Istrie en Croatie… Dans la mondialisation d’aujourd’hui, celles-ci n’auraient plus besoin des régions pauvres avec lesquelles elles avaient fait nation jusqu’à maintenant. Alors qu’au XXe siècle, la décolonisation et l’affranchissement de l’Union soviétique répondaient à l’appel de la liberté, aujourd’hui, les territoires se désolidarisent car ils ne veulent plus payer pour les autres. En réalité, la sécession des régions les plus prospères ne les rendrait pas plus efficaces économiquement, mais leur permettrait simplement de bénéficier de leurs ressources sans partage. Quitter sa nation revient à se détourner de la solidarité.

Faudrait-il craindre alors un effet d’imitation dans d’autres régions ?

Bien sûr. Une indépendance ouvrirait la voie à d’autres velléités régionalistes et donc une probable multiplication de petites nations. Or, les petits États développent trop souvent des comportements « non coopératifs » au sein de l’Europe. Ils créent des paradis fiscaux et deviennent des passagers clandestins, notamment en matière de défense. La multiplication d’États rendrait l’Europe ingouvernable. Le fait d’autoriser des référendums d’auto-détermination pourrait légitimer la même demande ailleurs dans le monde. Pourquoi accepter ici et refuser là le même droit ? Les Ouïgours du Xinjiang en Chine vont revendiquer à leur tour leur autonomie, au risque de provoquer un conflit sanglant avec le reste de la Chine. Le problème est que la prolifération de nations souveraines rendrait de plus en plus difficile la négociation et la signature d’accord sur de grands enjeux qui ne peuvent qu’être traités à l’échelle mondiale.

Quelles sont les raisons de ce « nouvel égoïsme territorial » pour reprendre l’expression de l’un de vos ouvrages ?

Depuis la mondialisation et les années 1980, les régions riches européennes n’ont plus besoin du travail des régions pauvres de leurs propres pays. Elles se tournent davantage vers des régions sous-traitantes de pays à bas coûts de main d’œuvre. Elles n’ont plus besoin non plus de leur consommation : si vous regardez les films italiens des années 1960 dont l’action se déroule dans le sud du pays, vous verrez que les voitures sont des Fiat fabriquées à Turin, les deux-roues sont des Vespa qui viennent de Pise. C’est le modèle du « keynesianisme terrotorial » qui domine. On redistribue des revenus vers des territoires pauvres pour y stimuler la consommation et, derrière, la production de la région riche. Avec l’ouverture des frontières et l’expansion du commerce international, ce modèle s’effondre. On voit maintenant dans les films italiens actuels tournés dans le sud — regardez Gomorra — toutes sortes de voitures et de motos allemandes, françaises ou japonaises. Cette évolution des rapports entre régions riches et pauvres s’est accompagnée d’une grave crise des finances publiques. L’augmentation des disparités productives avaient été compensée par une progression des mécanismes de redistribution du revenu entre les territoires. En conséquence, les dépenses publiques et sociales ont fortement augmenté depuis une trentaine d’années, créant des déficits chroniques et l’augmentation des impôts et des dettes publiques. Les régions les plus riches qui financent décident de dire « stop ».

D’où la colère des Catalans ?

Les Catalans se trompent de colère. Ce n’est pas à l’Espagne que la Catalogne doit en vouloir mais au fait que l’Europe ne dispose pas de véritable mécanisme de cohésion territoriale, bien qu’elle prétende le contraire. La Catalogne aime se faire passer pour la région la plus riche d’Espagne qui tire l’économie du pays. C’est faux. Certes, la Catalogne possède le PIB total le plus important du pays : il est de 20%. Mais en termes de PIB par habitant, la région se situe derrière Madrid, le Pays basque et même la région de Navarre ! Ce qui est représentatif du niveau de richesse, ce sont les euros par habitants. Les Catalans n’ont donc pas plus de raisons d’être en colère que les Basques ou les Madrilènes. En revanche, ils peuvent en vouloir à l’Europe qui parle le plus de cohésion territoriale mais ne fait rien.

En quoi ce modèle de cohésion européen est-il défaillant ?

L’Europe ne s’appuie que sur un maillage fragmenté de systèmes nationaux de cohésion territoriale. Elle ne dispose pas, ou pratiquement pas, d’un système de cohésion propre, car son budget pèse moins d’1% du PIB européen alors que celui des nations européennes est en moyenne supérieur à 50% du PIB de leurs pays. Les différences de niveau de développement et l’absence de mécanisme significatif de cohésion à l’échelle européenne font perdre une grande partie du pouvoir d’égalisation entre les pays. Cette cohésion fragmentée conduit à des situations injustes. L’Ile-de-France, par exemple, aide la région, pauvre en France, du Languedoc-Roussillon, pendant que la Catalogne fait de même avec la région pauvre d’Andalousie. Mais il ne se passe rien entre l’Ile-de-France et l’Andalousie. Pourtant après redistribution, le Languedoc est plus riche que la Catalogne ! En d’autres termes, à niveau comparable de développement, on est gagnant à être « pauvre » dans un pays riche, et perdant à être « riche » dans un pays pauvre.

Plus globalement, faut-il y voir la faillite de l’intégration européenne ?

Ce modèle est en crise. Dans un sens, heureusement que l’intégration économique européenne n’est pas achevée. Si l’Europe fonctionnait de façon totalement intégrée, c’est-à-dire sans frontière, ni barrière de langue, la Catalogne se viderait de sa population au profit du Languedoc-Roussillon. Or, il n’y a pas d’intégration économique et les Catalans parlent leur propre langue et restent chez eux. Comme l’objectif n’est pas atteint, la nature fragmentée des mécanismes de cohésion en Europe n’a pas les effets très fâcheux qu’elle devrait avoir. Autrement dit, paradoxalement, ce qui nous protège du vice de la cohésion européenne, c’est l’inaboutissement de l’intégration économique. Tant que l’Europe n’aura pas de véritable budget fédéral européen d’au moins 5 à 10 points du PIB, on ne pourra pas avoir de vrais effets de redistribution entre une région allemande riche et une région du sud du Portugal pauvre. La Commission européenne n’a pas les moyens de ses ambitions, ni les concepts. La Commission européenne parle sans cesse de « cohésion » alors que, de fait, la solidarité européenne n’existe pas (contrairement aux États-Unis qui ont de puissants mécanismes de solidarité interterritoriaux : ce n'est pas 2% comme en Europe mais 66% des impôts qui vont au budget fédéral).

Quelle est la part du facteur identitaire dans ces nationalismes régionaux ?

Cet égoïsme économique peut se combiner avec des causes identitaires plus anciennes. C’est le cas de la Flandre belge néerlandophone dont le « mouvement flamand » a pris son essor dans une Belgique hier dominée par les francophones. Ici, identité et égoïsme peuvent se nourrir mutuellement. En revanche, la rhétorique de la Padanie en Italie du Nord, dont l’émergence politique s’est accompagnée de discours lyriques sur l’authenticité de son identité, est moins convaincante. La Ligue du Nord s’est efforcée de mettre en scène une différenciation ethnico-culturelle entre le nord et le sud du pays par un véritable exercice de construction historique. On remarquera par ailleurs l’absence de tels mouvements dans les régions métropolitaines les plus riches en Europe et dans le monde. Les grandes métropoles, comme Paris, Londres, New York ou Tokyo ne connaissent pas de mouvements sécessionnistes pour la bonne raison que ces villes mondiales sont constituées de populations d’origines très diverses. Ce sont des régions métropolitaines de second rang, comme Anvers, Barcelone, Glasgow ou Milan, des métropoles « en culottes courtes » qui jouent le registre identitaire à des fins autonomistes. Alors que s’il y en a qui payent pour les autres, ce sont bien les capitales !

Comment répondre à ces nouvelles ruptures territoriales ? 

Les solutions se trouvent au niveau européen. Nous devons imaginer des dispositifs démocratiques pour endiguer ces nouvelles divisions régionales. Car ce qui compte de plus en plus aujourd’hui dans le monde, ce sont les grands pays, les États-Unis, la Russie, l’Inde et la Chine. Si l’Europe veut faire valoir ses valeurs et ses intérêts, il est nécessaire qu’elle continue de les exprimer globalement. Elle reste de très loin le lieu du monde où l’on crée le plus de richesse. Nous avons besoin d’inventer un nouveau fédéralisme européen.

À propos de l'auteur :
Laurent Davezies, économiste, professeur au CNAM, est titulaire de la chaire Économie et développement des territoires. Il a notamment publié, au Seuil, Le nouvel égoïsme territorial (2008) et La crise qui vient (2012).

Photo : © EMMANUEL DUNAND / AFP