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Les politiques et le selfie : les nouvelles images du pouvoir

Written by Serge Tisseron | Aug 10, 2018 9:24:32 AM

Après une période où il était de bon ton de présenter le selfie comme une manie d’adolescents en mal de narcissisme, nos « élites » seraient-elles touchées par la même maladie infantile ? Auraient-t-elles à ce point le sentiment d’être mal aimées qu’elles en seraient réduites à se contempler dans le miroir de leur téléphone mobile ?

L’explication n’est peut-être pas fausse, mais pas suffisante. Depuis son invention au milieu du XIX ème siècle, la photographie a toujours entretenu un lien privilégié non seulement avec l’affirmation de soi, mais aussi avec la revendication d’une appartenance. Le selfie se situe dans cette logique, en y ajoutant une nouveauté. Par la magie du bras tendu, il fait de celui qui prend l’image le grand organisateur de la scène qui s’y joue.

Une histoire d’appartenance

Les portraits officiels ont d’abord visé à valoriser les attributs du pouvoir, qu’il soit professionnel ou politique. C’était l’époque de la chambre noire, du matériel lourd et coûteux, et des portraits posés. Puis avec le saut technologique des appareils simple et maniables, la focale de la photographie s’est déplacée. Sa pratique dominante n’a plus été celle des professionnels valorisant le statut de leurs clients, mais celle des pères de famille photographiant ce que beaucoup d’entre eux avaient tendance à considérer comme leur domaine de propriété, à savoir leur femme et leurs enfants. L’affirmation de l’appartenance s’est déplacée du corps professionnel incarné dans un splendide isolement – ce qu’on a appelé « l’art du portrait » – vers le corps familial figuré dans sa multiplicité. Le « chef de famille », possesseur quasiment exclusif de la précieuse boite noire, n’était pas pour autant absent des images. Un « retardateur » lui permettait de prendre sa place dans le groupe avant que la prise de vue ne se déclenche. Mais rien n’indiquait plus alors sur l’image qu’il avait été son inspirateur, voire son compositeur. Et c’est justement ce que le selfie a changé.

Députés La France Insoumise à l'Assemblée nationale © Jean-Luc Mélenchon/via Twitter/DR

Avec le saut technologique du téléphone mobile, deux nouvelles possibilités sont apparues. Tout d’abord, chacun a acquis la possibilité de construire les images de lui-même qui lui conviennent. Pour les adolescents, c’est bien entendu l’occasion d’échapper aux images que les parents ont voulu avoir d'eux, et cela explique largement pourquoi ils s’en sont emparés avant tous les autres. L’enfant qui a toujours été photographié bien habillé, souriant et coiffé, se « selfiera », à l’adolescence, hirsute, dévêtu et grimaçant ! Mais le selfie a introduit encore une autre possibilité : permettre à l’auteur de l’image de s’affirmer comme l’instigateur de la scène qu’il fixe.

Dedans et dehors, en même temps

Dans les selfies, les deux enjeux qui se sont succédés dans l’histoire de la photographie se retrouvent donc. C’est une façon de s’affirmer dans son métier, député, ministre ou présidentiable, et en même temps de montrer son appartenance à un groupe qui reconnait et valide ce statut. Mais le selfie, à la différence de toutes les techniques de prise de vue qui l’ont précédé, introduit un troisième enjeu. Celui qui prend l’image se trouve à la fois à l’intérieur d’elle et en dehors d’elle. Il est partie prenante du groupe dont il fixe la présence et en même temps agent essentiel de cette capture. Parce que son geste réunit tous ceux qui se trouvent présents dans l’image, le regard tourné vers l’appareil qu’il brandit, il s’impose comme leur maître de cérémonie, pour ne pas dire leur maître tout court.

On comprend que les politiques en soient friands. Il faut s’empresser de se selfiser parmi les siens avant qu’un autre membre du groupe ne s’impose comme le maître du jeu. Il ne faut pas seulement le faire « parce que les autres le font », mais surtout le faire avant qu’un autre ne le fasse ! Ce n’est pas une preuve de narcissisme, mais une nouvelle façon de construire les images du pouvoir.

 

Photos : Membres du gouvernement © Marlène Schiappa/via Twitter/DR - Groupe La France Insoumise © Jean-Luc Mélenchon/via Twitter/DR