Les politiques d'égalité femmes-hommes doivent profiter à toutes

Les politiques d'égalité femmes-hommes doivent profiter à toutes

Dans son dernier essai, la sociologue Pauline Delage alerte sur la fragilité des droits acquis par les femmes : parce qu’ils sont régulièrement remis en question par leurs détracteurs, mais également parce qu’ils tendent à être déconnectés d’autres logiques socio-économiques.

Le 18 avril 2018, le Haut Conseil à l’Egalité a remis au Président de l’Assemblée nationale son Avis relatif à la révision constitutionnelle : Pour une Constitution garante de l’égalité femmes-hommes. L'un de ses objectifs est la protection de nouveaux droits fondamentaux, à l'instar de l'inscription dans la constitution du droit à la contraception et à l'avortement – qui a récemment été remis en cause en Pologne et en Irlande du Nord –, du droit à une vie sans violences sexistes et sexuelles, et du droit de bénéficier à égalité des financements publics de l'Etat et des collectivités locales. Pour le Haut Conseil à l'Égalité, ces mesures sont le moyen d'« empêcher d'éventuels reculs et permettre de nouvelles avancées ».

Dans l'essai Droits des femmes, tout peut disparaître, la sociologue Pauline Delage alerte elle aussi sur la fragilité de certains acquis comme l'IVG, parce que ce droit a toujours ses détracteurs, mais également parce que des coupes budgétaires frappent de plein fouet les services qui la pratiquent, comme les centres du Planning Familial. La sociologue écrit que « promouvoir la lutte contre les violences d'un côté et risquer de saper les fondements des droits déjà acquis de l'autre [est] un des fondements [du] féminisme néolibéral ».

 

Vous utilisez l’expression « féminisme néolibéral », qu’entendez-vous par là ?

Cela renvoie à deux choses. La première consiste à mobiliser le féminisme et les valeurs d’égalité entre les femmes et les hommes pour souligner le versant progressiste des politiques publiques, qui sont notamment développées par le gouvernement actuel, mais qui l’ont été par d’autres. Le féminisme est utilisé comme une valeur qui peut être mise en avant. La deuxième est que ce féminisme dissocie les enjeux d’égalité entre les femmes et les hommes d’autres enjeux, notamment les enjeux liés aux inégalités socio-économiques et au racisme.

Dans votre livre, vous écrivez que le discours sur l’égalité entre les femmes et les hommes des gouvernements récents est celui d’une égalité qui « renonce à réformer les structures sociales ». Alors que le discours féministe n’a jamais eu l’air aussi accepté, pensez-vous qu’il s’est dépolitisé dans le processus ?

Tout dépend de quel féminisme. Il y a une diversité de courants, d’associations et des lignes de clivage très fortes au sein des féminismes. Toutes ne se réclament d’ailleurs pas du militantisme. Pour certaines, il s’agit de considérer que l’égalité passe principalement par le sommet des entreprises, par le fait qu’il y ait plus de femmes dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40. Et pour d’autres, il s’agit davantage de penser une transformation sociale d’ampleur qui inclut l’égalité entre les femmes et les hommes.

Cela dit, on assiste effectivement à un changement. Le féminisme, l’idée de l’égalité entre les hommes et les femmes, est beaucoup plus diffusée qu’avant. On le voit notamment avec l’appropriation très importante de certaines questions portées par les féministes, notamment celle de l’égalité salariale, par des hommes et des femmes politiques de gauche ou de droite, voire d’extrême droite. Plus qu’une dépolitisation du féminisme, il s’agit probablement d’une diffusion très large qui conduit à des significations et des formes de revendications très multiples.

Lors du dernier débat présidentiel, Emmanuel Macron, qui a fait de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause de son quinquennat, a parlé de cette égalité en priorité sous l’angle des violences faites aux femmes. #MeToo a permis de mettre cette question au centre du débat public, et c’est une bonne chose, mais comment percevez-vous la prédominance actuelle du discours sécuritaire quand il s’agit de parler d’égalité femmes-hommes ?

Je pense que c’est important de rappeler que les politiques de lutte contre les violences existaient avant le gouvernement d’Édouard Philippe. De la même façon, le mouvement d’ampleur que constitue #MeToo a été possible parce que, depuis 40 ans, des associations se mobilisent pour l’égalité, pour lutter contre les violences envers les femmes.

Pour répondre à votre question : au lieu de politiques publiques qui faciliteraient la prévention des violences et la formation des acteurs qui les prennent en charge, on assiste à des politiques qui tendent davantage à pénaliser les violences. C’était une revendication des militantes car, pendant très longtemps, il n’y avait pas de dispositif juridique suffisant pour prendre en charge les violences faites aux femmes, notamment les violences conjugales, et leur spécificité. Ce volet s’est développé à bon escient, mais maintenant la judiciarisation des violences et les enjeux liés à l’égalité risquent aussi d’exclure ou de stigmatiser certaines catégories de population.

Par exemple, la question des femmes dans l’espace public – c’est-à-dire des effets du genre sur l’espace public, la spécificité de la question des femmes dans la rue –, était quasiment inexistante dans les politiques publiques en France jusqu’à récemment. Puis, nous avons vu apparaître des politiques publiques et des campagnes de prévention, moins que l’appropriation par les femmes de l’espace public, ciblaient davantage la pénalisation du harcèlement de rue ou de l’outrage sexiste. C’est développer un versant répressif et sécuritaire qui d’une certaine façon va probablement, et ça a été dit comme tel, cibler les classes populaires, plutôt que de développer un versant émancipateur pour toutes les femmes.

Selon vous, que doivent promouvoir les futures politiques d’égalité femmes-hommes pour qu’elles profitent réellement à toutes ?

En tant que sociologue, mon but est de décrypter des logiques sociales et non de me faire un levier de proposition pour les pouvoirs publics. Cela étant, ce que j’ai essayé de défendre dans mon livre est l’idée selon laquelle certaines femmes sont ou deviennent la cible des politiques publiques, en particulier les femmes des classes supérieures, quand il s’agit de son volet émancipateur. D’autres femmes sont exclues des politiques des droits des femmes, comme les femmes des classes populaires, notamment de politiques d’égalité professionnelle. La question des conditions de travail et d’emploi sont des questions qui sont très peu présentes dans les politiques d’égalité professionnelle, alors même qu’elles traversent la vie des femmes des classes populaires – notamment des caissières, des aides à domicile, des fractions les plus précaires des classes moins favorisées. D’autres sont exclues du droit des femmes juridiquement, à l'exemple de celles qui portent un foulard musulman. Il me semble important aujourd’hui de penser des politiques qui bénéficieraient aux femmes les plus précarisées, les plus stigmatisées, qui vivent d’autres discriminations, et pas uniquement destinées à certaines femmes « privilégiées ».

 

 

À lire : Pauline DelageDroits des femmes, tout peut disparaître, Éditions Textuel, 2018, 160 pages, 15,90€

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : © PHILIPPE HUGUEN/AFP