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Les polémiques nourrissent-elles l’enseignement de l’histoire ?

Written by Frédéric Sallée | Aug 30, 2018 7:38:00 AM

En ces temps de rentrée des classes, l’enseignant d’histoire doit composer avec une multiplication des usages publics de l’histoire dont il est, la plupart du temps, absent. Les polémiques se multiplient et le commentateur se mue facilement en historien. Publication d’Histoire mondiale de la France, polémique Maurras, projets de rééditions de Mein Kampf et des pamphlets de Céline, la polémique est-elle forcément néfaste à l’histoire et à son enseignement ? Sans nécessairement confiner au superfétatoire et à la superficialité du propos, elle peut apporter son lot d’arguments dont l’historien, puis l’enseignant, feront leur miel. Sur les scories laissées par les tenants du déclinisme peuvent parfois se dresser des fumerolles que les optimistes doivent saisir.

De longs précédents : de la querelle historique aux programmes scolaires

Loin de l’image d’une scission entre progrès de la recherche et enseignement, les programmes de l’Éducation nationale ne sont pas conçus sans prendre en considération les polémiques. Ainsi, les récentes propositions faites par le Conseil Supérieur des Programmes en mai 2018 posent la question suivante : « Pourquoi devoir aborder les totalitarismes du XXe siècle dans une perspective nécessairement comparatiste ? » (classes de 3ème et de 1ère). La réflexion du CSP démontre que l’institution s'adapte aux avancées historiographiques, elles-mêmes nées de polémiques anciennes. La voie d’une étude comparée des totalitarismes fut la ligne de pensée d’historiens comme Ernst Nolte, Karl Bracher ou Martin Malia à l’aune des temps post-guerre froide, mais dont la pertinence fut remise en cause par Ian Kershaw ou jugée insuffisante par Enzo Traverso. Après trente ans de débats intellectuels agités, les enseignants prennent en compte dans leurs cours les avancées scientifiques. Si les polémiques refroidies par le temps long sont intégrées (ou en voie d’intégration) aux enseignements, qu’en est-il des débats sulfureux du temps présent ?

Le serpent de mer du « roman national »

En 2017, le succès d’édition de l’ouvrage collectif Histoire mondiale de la France, dirigée par Patrick Boucheron, a réveillé les tenants d’une histoire de France exclusive et nostalgiques d’un « roman national ». Les commentaires autour de l’ouvrage ont fait resurgir un fantasme visible à chaque refonte des programmes : la superficialité de la place faite à l’enseignement de l’histoire de France et l’abandon de la chronologie au profit de thèmes abscons. Or, l’histoire nationale n’a pas été mise sous le boisseau dans les programmes actuels et les projets – encore en gestation – n’envisagent nullement sa réduction. Chaque classe, de la 6ème à la Terminale, aborde, durant l’année, un ou plusieurs aspects de l’histoire de France.

Face au conservatisme des déclinistes ayant fait métier de leur pessimisme s’élèvent les torpeurs inverses de l’ultra-gauche, supposant le retour du « roman national » dès lors que la mention d’une acquisition des repères fondamentaux de l’histoire de France est évoquée. Entre les deux, la majorité des enseignants, conscients qu’enseigner l’histoire de France intégrée à une histoire globale n’est pas privilégier l’une face à l’autre, ni politiser l’histoire, mais faire preuve d’une didactique féconde dans la construction des savoirs.

Maurras au pilori : l’enseignement comme argument suprême

L’enseignement de l’histoire et l’exactitude de la connaissance de son contenu pourraient également tarir la polémique. L’« épisode Maurras » en est l’incarnation parfaite. En février 2018, le retrait du nom de Charles Maurras du Livre des commémorations nationales a permis à une partie de la droite, par la voix de Brice Hortefeux, de rappeler qu’il faut « assumer l’histoire de France », comme s’il devait y avoir conciliation entre « légende dorée » et « légende noire » dans la construction d’une identité nationale. Or, c’est bien le propre de l’État, par le biais de son socle éducatif, d’assumer histoire glorieuse et histoire douloureuse. Et c’est déjà le cas. Là où certains voudraient voir un travail politique de repentance permanente, l’examen des programmes montre que l’État n’a pas eu vocation à gommer les heures sombres de l’histoire de France : abandon de la loi de 2005 sur la « dimension positive de la colonisation » ou intégration de la responsabilité de la France dans la déportation et le génocide des Juifs. L’enseignement ne se défausse pas non plus face à la responsabilité de comprendre les enjeux mémoriels actuels, à l’image du chapitre « L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie » en Terminale, allant aux devants de la recherche (à noter les importants travaux de l’historienne Raphaëlle Branche sur le sujet). Dès lors, à quoi bon commémorer l’histoire sombre quand celle-ci est déjà inscrite dans les programmes scolaires ?

La polémique autour de la figure de Charles Maurras aura eu le mérite de recentrer la réalité de sa pensée, n’étant pas l’unique incarnation d’un mouvement royaliste et nationaliste. Jusque-là évoqué du bout des lèvres en classe de Terminale ES/L comme maître à penser de L’Action française, Maurras est à présent aussi perçu par la focale de l’« oubli » dont il fut question dans la notice du Livre des commémorations nationales : son antisémitisme d’État.

Rééditer ou non ? L’enseigner ou non ?

Mein Kampf, puis Céline. Les projets de rééditions d’ouvrages nauséabonds ne manquent pas. Débat peu fécond en arguments tant les commentateurs convoqués n’ont pour la plupart ni lu les 687 pages indigestes du livre d’Adolf Hitler ni les feuillets de Céline, il y a, pour autant, matière à voir un contrefeu pour l’enseignant. Argument se voulant massue pour les réfractaires à la réédition en cours chez Fayard, Mein Kampf ne serait pas nécessairement utile à une bonne compréhension du nazisme. Pourtant, rares sont les manuels d’histoire du secondaire ne comportant pas un encart documentaire non annoté extrayant des propos du pamphlet. Certes, la polémique permet à l’enseignant de ne pas faire une reductio ad hitlerum en évoquant le nazisme mais elle pose aussi la question de la pertinence de son enseignement sans une bonne connaissance du texte annoté par un travail d’historiens. Enseigner la portée de Mein Kampf dans la construction du nazisme est une chose, en comprendre le sens sans une contextualisation de l’historien en est une autre.

« C’est la marque de la plus grande superficialité que de trouver en toute chose du mal et ne rien voir du bien positif qui s’y trouve », rappelait Hegel, philosophe de l’histoire, en 1830. L’écriture de l’histoire comme son enseignement n’a pas été le fruit du consensus permanent. Ne voyons pas dans les récentes polémiques un appauvrissement général de la pensée mais le terreau d’une meilleure considération future de ce qui est nécessaire à la construction intellectuelle des jeunes générations.

Dans son discours de politique générale du 3 juillet 2017, Emmanuel Macron soulignait que le rôle des pouvoirs publics n’était pas d’interférer dans la fabrication des programmes scolaires. Puissent les pessimistes, déclinistes et idéologues prendre acte et rester à l’écart de leur bonne mise en œuvre. Car si la polémique peut être fertile, la logorrhée morcelle et disperse. L’enseignement, lui, est républicain : un et indivisible.

 

Photo : Élèves de première ES, lycée Allende à Hérouville-Saint-Clair, décembre 2009 © AFP PHOTO / MYCHELE DANIAU