Les partis politiques sont-ils à court d'idées ?

Les partis politiques sont-ils à court d'idées ?

Le problème de la crise intellectuelle que traverse la plupart des partis politiques ne tient pas à ce qui serait un problème d’accès au marché des « idées ». Rafaël Cos, politiste et spécialiste des programmes électoraux, estime que la question est plutôt de savoir selon quels principes ces « idées » doivent être mobilisées par les partis.

Parmi les multiples logiques qui grippent aujourd'hui la mythologie démocratique, il en est une qui renvoie aux rôles que l'on attribue volontiers aux partis politiques. Face au constat d'un monde politique peuplé de professionnels plus soucieux de leur réélection que du débat d'idées, l'imaginaire commun est parfois tenté de rapatrier la nostalgie d'une compétition électorale révolue (en fait, idéalisée) : celle qui opposerait des partis d'abord appliqués à inventer des théories interprétant le monde social, et des solutions pour le transformer – bref, à produire des « idées ».

Les politiques n'ont pas de problèmes d'accès aux « idées »

La professionnalisation du monde politique n'invalide pourtant pas un constat moins commenté : la position particulière des acteurs politiques dans l'arborescence du pouvoir les place toujours à proximité de nombreux réseaux de production « idéelle ». Ils sont parfois issus de certains d'entre eux (universités, haute fonction publique, syndicalisme). Au moment des campagnes ou lors de la gestion gouvernementale, ils rallient régulièrement intellectuels publics et jeunes hauts fonctionnaires. L'Assemblée nationale met à disposition le savoir-faire de ses permanents sur les sujets les plus techniques. Les groupes d'intérêts leur fournissent problèmes et solutions, de même que, plus récemment, les think tanks pourvoient des stocks de recettes où puiser lorsque l'actualité le commande.

En ce sens, les partis politiques n'ont pas en soi de problème d'accès aux « idées », sous leurs différentes formes – surtout les plus techniques. D'un certain point de vue, on pourrait d'ailleurs soutenir que les partis n'ont jamais eu autant d'« idées » : depuis le milieu des années 1990, les programmes électoraux englobent chaque fois plus de propositions sur un nombre de sujets chaque fois plus important.

Des acteurs fragiles sur le marché des « idées »

L'impasse actuelle réside donc ailleurs. Elle provient plus fondamentalement de ce que les partis, en tant qu'institutions, se trouvent marginalisés sur le marché des idées. Car si les élus, pris individuellement, ont accès à différentes ressources, les organisations partisanes s'apparentent quant à elles de plus en plus à des coquilles vides. Contrairement aux années 1970, elles ne constituent plus un passage obligé pour les producteurs d'« idées », et celles-ci ne sont plus convoquées ponctuellement que pour légitimer telle ou telle entreprise individuelle.

Il existe à cela deux ensembles de raisons. Le premier renvoie aux partis eux-mêmes : la compétition pour les postes de pouvoir a atteint un tel degré d'industrialisation qu'elle rend très éphémères les quelques prises de conscience collectives sur la dévitalisation des instances de réflexion partisanes. Le rapport des politiques aux idées présente ainsi un double caractère fragmenté d'une part, et individualisé d'autre part. Il exprime un paradoxe important de la profession politique : celle-ci impose de s'alimenter régulièrement aux « idées » pour légitimer les concurrences partisanes, mais ces concurrences ne permettent pas d'assurer un traitement continu, dynamique et organisé de celles-ci.

Le second renvoie à des logiques extérieures aux partis, mais que ces derniers n'apparaissent pas en mesure de contester. Certains champs connexes au monde politique se sont repliés sur leurs enjeux spécifiques – c'est en particulier le cas du champ scientifique, jaloux de son autonomie et avant tout soucieux de régler ses propres concurrences internes. D'autres se sont professionnalisés, et viennent concurrencer les partis dans leur prétention historique à énoncer les formes futures du changement social : les « experts » les mieux insérés, les groupes d'intérêts les mieux dotés ou les think tanks bénéficiant du plus gros capital médiatique fonctionnent selon des logiques qui les rendent beaucoup plus agiles que la lourdeur bureaucratique – et, dans une certaine mesure, démocratique – des partis ne l'autorise.

Les partis au défi de la « post-démocratie »

Cette situation soulève trois enjeux relatifs à ce que certains appellent « post-démocratie » (un peu rapidement certes : a-t-on jamais eu connaissance d'une « démocratie » pleinement aboutie ?).

Le premier renvoie à la portée des laboratoires où se prépare la transformation sociale. Celle-ci réclame du temps : pour penser les structures sociales sur lesquelles agir, pour identifier les institutions de pouvoir auxquelles se confronter, pour organiser les rapports de force nécessaires au changement. Improviser en quelques semaines des « revenus universels » que les commentateurs se feront un plaisir de rapidement mettre en pièces : voilà où risque chaque fois de conduire la réflexion programmatique si elle se réduit au bricolage improvisé de catalogues techniques.

Le second renvoie à la validité du discours politique. Bien habile celui ou celle qui est aujourd'hui capable de localiser les lieux où se fixent la plupart des arbitrages programmatiques. Or, si le parti n'est pas pensé comme un intellectuel collectif légitime, qui de la ligne du congrès, de tel visiteur du soir, de tel moment d'effervescence sondagière ou de tel puissant lobby fixe l'orientation sur les questions d'orthodoxie financière, de sortie du nucléaire, ou de réforme policière ?

Le dernier renvoie à la question de savoir à qui profite l'affaissement idéologique des partis. L'impréparation programmatique de partis faiblement autonomes contribue à donner les clés du débat public – ou des arbitrages plus feutrés – à d'autres : aux journalistes, économistes et think tanks autorisés qui disciplinent les offres partisanes à coup d'invocations magiques du « bon chiffrage ». Aux hauts fonctionnaires, chargés dans l'urgence et dans le cadre de petits comités informels de penser l'étroitesse des réformes futures. Et plus généralement aux influents de tous ordres qui, parce qu'ils disposent de plus de ressources techniques ou de leviers de pression, contribuent à borner l'univers du pensable et du possible.

Toutes ces logiques ne sont pas nouvelles, et il est illusoire d'espérer un jour une démocratie partisane « accomplie ». Mais dans la configuration actuelle, ces trois enjeux alimentent le risque d'arriver à cet ordre politique caricatural : celui d'une séquence démocratique – l'élection – n'altérant qu'à la marge les cadres idéologiques du champ du pouvoir.

 

Rafaël Cos est docteur en sciences politiques et chercheur associé au CERAPS.

Photo : Une famille passe devant des panneaux d'affichage électoral le 21 avril 2017 à Bailleul dans le Nord de la France © PHILIPPE HUGUEN/AFP

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