Les mille coups de Minuit

Les mille coups de Minuit

Les éditions de Minuit ne se réduisent pas au seul Nouveau Roman. À travers la bibliothèque de leur directeur Jérôme Lindon, on embrasse bien d'autres prises de risque.

Entré en 1946 comme chef de fabrication aux éditions de Minuit, Jérôme Lindon en prend la tête deux ans plus tard. Il a seulement 22 ans. Il en restera le directeur jusqu'à sa mort, en 2001, découvrant et accompagnant au plus près les astres de la maison, de Beckett à Robbe-Grillet, de Claude Simon à Echenoz.

Après la disparition de sa femme Annette, grande lectrice qui participait à la sélection des manuscrits, les trois enfants du couple, André, Mathieu et Irène (aujourd'hui à la tête de la maison), ont décidé de léguer une part de la bibliothèque familiale à la BnF, quelque 900 ouvrages (dont 600 parus chez Minuit). Ce fonds donne lieu à une exposition retraçant l'histoire d'une maison légendaire, à travers des photos et surtout des tirages de tête pour la plupart dédicacés à l'éditeur ainsi qu'à sa femme, ces « merveilleux compagnons d'angoisse », tels que les qualifie Alain Robbe-Grillet dans une dédicace de La Jalousie. Ces adresses témoignent d'une grande proximité entre l'éditeur et les auteurs. Ainsi Jean Echenoz, sur la troisième page de l'exemplaire de Je m'en vais, écrit-il, après avoir barré le titre de son roman : « Pour Jérôme Lindon avec qui décidément, JE RESTE avec toute mon amitié ». La féministe Monique Wittig laisse, elle, ces simples mots au début d'Un corps lesbien : « Encore un livre à procès ».

Un foyer de résistance

C'est l'un des grands mérites de cette exposition : rappeler combien les éditions de Minuit ne sont pas seulement un temple de l'avant-garde esthétique et de l'écriture blanche, mais aussi un foyer de résistance et de subversion sociale et politique, dans le prolongement des débuts de la maison, créée en 1941 dans la clandestinité par Jean Bruller (Vercors) et Pierre de Lescure, et dont la première publication fut Le Silence de la mer. Vercors y dénonçait l'occupation allemande et le mutisme français qui lui répondait. Jérôme Lindon n'hésite pas à s'engager contre la guerre d'Algérie, publiant notamment la fameuse Question d'Henri Alleg. Autre signe de résistance intellectuelle : la capacité de la maison à éditer des signatures politiquement « incorrectes ». Au sommaire d'un numéro de la revue 84 peuvent ainsi cohabiter Beckett, Artaud et, à titre posthume, le « Bilan "fasciste" » de Drieu la Rochelle. Georges Bataille, largement considéré comme un crypto-fasciste décadent, fait preuve d'un humour saumâtre (involontaire ?) lorsqu'il dédicace son roman L'Abbé C. : « À Jérôme Lindon, avec lequel je suis heureux de collaborer ».

On découvre aussi un éditeur amoureux des arts, qui a non seulement publié la pensée avant-gardiste de Deleuze et Guattari (L'Anti-Œdipe), mais aussi des ouvrages conçus avec Le Corbusier - dotés de couvertures colorées et géométriques inattendues au regard de la traditionnelle ligne bleue sur fond blanc des éditions de Minuit.

 

Photos : (À gauche) Jérôme Lindon et Alain Robbe-Grillet devant un portrait de Samuel Beckett © Despatin & Gobeli. (À droite) Envoi de Jean Echenoz, Je m’en vais, Éditions de Minuit, 1999. « Pour Jérôme Lindon, avec qui, décidément[Je m’en vais] JE RESTE. Avec toute mon amitié / Jean Echenoz » © BNF/Réserve des livres rares

À VOIR

LES COMBATSDE MINUIT, BnF François-Mitterrand, du 9 octobre au 9 décembre.