idées

« Français de souche » : pourquoi cette expression n'a aucun sens

Written by Hervé Le Bras | Mar 22, 2018 11:50:19 AM

L’enfer étant pavé de bonnes intentions, l’expression « Français de souche » a été réintroduite en 1996 par un responsable de l’Institut national d'études démographiques (INED) dans une enquête sur « les populations d’origine étrangères en France » - publiée par l’éditeur de gauche La Découverte. Les personnes d’origine étrangères y étaient classées selon différentes « origines ethniques », plus ou moins fantaisistes en fonction de « la première langue parlée avant d’aller à l’école » en spécifiant que si plusieurs langues avaient été pratiquées, on ne tiendrait pas compte du français quand il était l’une d’entre elles et sinon, on retiendrait la « langue minoritaire ». Un exemple précisait ce choix : si la personne interrogée répondait berbère et arabe, on la classait comme berbère. Il s’agissait donc de rendre la personne d’origine étrangère encore plus étrangère. La question s’est alors posée de nommer l’origine de ceux qui n’étaient pas d’origine étrangère. C’est à ce moment-là que le « Français de souche » a été introduit dans le glossaire de l’enquête de l’INED avec la définition suivante : « toute personne née en France de deux parents nés en France ».

Au bonheur du Front National

A peine énoncée, la catégorie a été reprise avec délice par le Front national. Cela lui permettait de mettre en face du terme « immigré », incarnation de ses détestations, un autre terme que « Français » car 40 % des immigrés sont français (en France, un immigré est défini comme une personne née étrangère à l’étranger). La définition du Français de souche proposée par l’INED était logiquement le complémentaire de sa définition de « l’origine étrangère » qui désignait « les personnes nées en France d’au moins un parent immigré ». Ce faisant, l’étrangeté progressait d’une génération vers le passé. Jusqu’à la fin des années 1980, la distinction majeure portait entre Français et étranger, donc au sein d’une génération. Avec immigré, on reculait déjà d’une génération, ce dernier ne pouvant jamais devenir non-immigré en France, par définition. Avec « l’origine étrangère », le recul était de deux générations. On avait beau être né en France par exemple d’un père né en France et d’une mère française naturalisée, on était catalogué d’origine étrangère.

L’une des raisons inavouées de ces nouvelles définitions était d’augmenter le nombre de personnes assimilées à des étrangers en France. En effet, au moment de l’enquête de l’INED, le nombre d’étrangers comptés au recensement diminuait. Ils étaient 3,6 millions en 1982, encore 3,6 millions en 1990 et seulement, 3,2 millions en 1999. Or, au même moment, le Front national était en plein essor, exploitant à fond la peur de l’immigration. Substituer immigré à étranger permettait de faire monter le score à 5,2 millions de personnes. En y ajoutant tous les descendants de ces personnes, résidant en France, le total augmentait encore sérieusement bien qu’il soit difficile de l’estimer car la question de l’origine des parents n’est pas posée au recensement français (mais il y a eu plusieurs tentatives de l’introduire, repoussées jusqu’à maintenant par le conseil national de la statistique). En l’absence d’un chiffre de la population d’origine étrangère, les estimations les plus diverses ont proliféré, allant jusqu’à parler d’un tiers de la population française.

Des errements de définition 

Peu de personnes consultant les définitions élaborées par les enquêteurs de l’INED, la notion d’origine étrangère s’est étendue de deux générations à un passé indéfini, ce qui a favorisé le glissement vers la notion d’origine raciale que le terme « ethnique » facilitait. Puisqu’il était impossible de connaître l’arbre généalogique d’une personne, il fallait s’appuyer sur des éléments indirects pour qualifier son origine : ses mœurs, sa religion, sa couleur de peau. Une seconde conséquence moins visible de la définition de l’INED concernait la mixité des origines. On a vu qu’il suffisait d’un seul parent immigré, donc né à l’étranger pour être considéré comme d’origine étrangère. Que l’autre parent soit Français et tous ses ancêtres aussi depuis plusieurs générations ne comptait pas. En terme génétique, l’origine étrangère était dominante et l’origine française récessive. Sans le dire, la définition a repris la règle appliquée aux Etats-Unis à l’époque de la ségrégation raciale ou « one drop of blood rule » : une seule goutte de sang noir faisait de vous un noir. En France, similairement, un seul ascendant étranger vous classe d’origine étrangère.

Dans une population où les unions mixtes sont nombreuses, en quelques générations, l’origine étrangère devient dominante. Par exemple, en France, les naissances sont comptées par l’INSEE selon l’origine immigrée ou non des parents et des grands parents. En 2014, 10% des naissances provenaient de deux parents immigrés, 60% de deux parents non-immigrés et donc 30 % d’origine mixte, ayant au moins un parent ou grand parent immigré ainsi qu’au moins un parent ou grand parent non-immigré. 40 % des naissances peuvent alors être classées d’origine étrangère à deux générations.

La notion de « grand remplacement » introduite par Renaud Camus et cultivée avec application par la droite extrême comme par l’extrême-droite est la conséquence logique de ces errements de définition. Le nombre des Français, ou plutôt de citoyens français, continue d’augmenter. Ils sont aujourd’hui plus de 61 millions de tous âges et le nombre d’étrangers reste faible, de l’ordre de 4 millions. L’inflation du nombre de « remplaçants » n’est pas le fait de la réalité mais des définitions adoptées.

 

Photo : © Lars Baron/Getty Images/via AFP