Les folles spirales d'un cahier

Les folles spirales d'un cahier

L'un des plus beaux livres de cette rentrée a été tracé au stylo à bille - et est publié tel quel : un monumental roman graphique de plus de quatre cents pages (c'est seulement le premier tome) reprenant en fac-similé des pages de cahiers où, sous les dessins fourmillants, subsistent marges fuchsia, lignes bleutées, perforations et spirale métallique. L'ouvrage, relevant de l'autofiction, a une genèse pour le coup romanesque. Née en 1962, la dessinatrice Emil Ferris a longtemps vécu de commandes mais ne s'est jamais engagée dans un chantier personnel jusqu'à ses 40 ans : durant sa soirée d'anniversaire, elle est piquée par un moustique qui lui inocule la gravissime méningite du Nil occidental. Elle tombe dans le coma pendant trois semaines.

À son réveil, on lui annonce - à tort - qu'elle restera paralysée. Elle doit réapprendre à dessiner et s'accroche à des stylos à bille : pendant six ans, elle croque, griffonne, hachure des cahiers. Elle replonge dans son enfance, à la fin des années 1960 à Chicago, entre sa mère malade et son grand frère protecteur et bourreau des coeurs. Le noir domine, mais vibre de nuances et de trames, et laisse percer, tels des joyaux déversés, les quelques autres couleurs basiques qu'autorise le stylo à bille (rouge carmin, vert sapin, bleu saphir), combinées en de riches enluminures.

ENTRE SCRAPBOOK ET GRIMOIRE

Le récit est scandé par les reproductions des pulps et comics horrifiques que dévorait alors la fillette, garçon manqué qui se projette comme un monstre, une sorte de bouledogue Frankenstein, toujours coiffé d'un chapeau. Cet imaginaire pop déborde des illustrés et contamine le quartier, ses ruelles pouilleuses et ses gueules cassées, alors que les États-Unis plongent dans l'ère du soupçon. Se tresse à ces réminiscences le récit de la jeunesse d'une voisine retrouvée morte, Juive qui vécut dans les années 1930 en Allemagne, où elle dut se prostituer avant d'être déportée : autre conte noir qui vient épaissir l'humus sur lequel pousse le livre, de même que les reprises de tableaux vus par l'enfant au musée de la ville.

Les compositions des pages sont parfaitement libres. On est entre scrapbook et grimoire : il y a parfois des cases, mais, le plus souvent, port raits, instants fantasmes et souvenirs voisinent librement. Le trait est d'une grande plasticité, allant du comic strip gouailleur à l'hyperréalisme en passant par l'expressionnisme et la tentation abstraite, l'eau-forte et le carnet d'études, la nature morte et les Maximonstres de Maurice Sendak. C'est une cathédrale de papier, d'autant plus admirable que ses vitraux découlent d'une technique a priori rudimentaire. En acte, un chant d'amour pour le stylo à bille : à la fois le plus banal qui soit et ce qui sert à écrire un journal ou des lettres intimes, le plus jetable et le plus increvable, le plus standard et le plus personnel - tout comme ce livre parvient à fondre la quotidienneté et le sublime, la pop culture et les ténèbres les plus ineffables.

 

Illustration : Pages de Moi, ce que j'aime, c'est les monstres © Emil Ferris/Ed. Monsieur Toussaint Louverture

MOI, CE QUE J'AIME, C'EST LES MONSTRES, Emil Ferris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 416 p., 34,90 E.