Le zadiste et le souverain

Le zadiste et le souverain

Le zadiste n'est pas si loin du philosophe cynique. Pour Xenophon Tenezakis, il radicalise des principes traditionnels pour montrer que la vraie vie n'est pas celle qu'on prétend mener.

Le débat public sur la zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes semble opposer deux camps. Les uns défendent l'expérience localisée de nouveaux modes de vie mieux adaptés à la nécessité de diminuer notre impact sur la nature. Les tenants de l'ordre et de la loi refusent eux l'occupation, au nom notamment du droit de propriété. On voit, là encore, la difficulté qu'il y a à vivre autrement : le monde d'aujourd'hui est à ce point interrelié et quadrillé par le droit qu'il n'y a pas de zone vierge où l'on puisse « recommencer ».

Mais est-ce vraiment la violation d'une propriété privée qui pose problème et justifie la réaction massive de l'Etat ? L'ampleur de la réaction du gouvernement à la volonté des zadistes de continuer leur expérience malgré l'annulation de la construction de l'aéroport indique le contraire. On n'envoie pas 2500 CRS lorsque des proches du président ou lorsque des entreprises font construire dans des zones non-autorisées. Indice marquant : l'existence des zadistes est créatrice en elle-même d'inquiétudes. « Ils » voudraient nous faire tous vivre dans des bidonvilles, « ils » ne paient pas d'impôt (de toute façon leur revenu les en exclut), « ils » veulent nous faire revenir à la nature, « ils » refusent toutes les règles, etc.

Un retournement des principes

L'existence de cette expérience semble donc être en elle-même politique et menacer l'ordre. Pourtant, elle ne dénote pas complètement avec les principes qui orientent le fonctionnement de notre société. Flexibilité : pas de travail et de métier fixe, des logements et occupations aisément destructibles, aisément reconstructibles (1), comme le prouvent les reconstructions qui ont eu lieu après les combats avec les gendarmes. Esprit d'équipe, coopération : tout ce qui est nécessaire à une entreprise pour réussir. Efficacité : faire le mieux que possible avec les moyens disponibles. Mais ces principes, les zadistes les retournent en les radicalisant. Alors que la flexibilité, la coopération et l'efficacité sont mises dans notre société au service du marché, elles sont ici érigées en principes valant pour eux-mêmes, dans ce que le philosophe Michel Foucault a appelé un « passage à la limite ». Il s'agit d'un geste qui prend dans une hiérarchie de valeurs un principe subordonné pour le faire valoir en et pour lui-même.

Le zadiste n'est en ce sens pas si loin du philosophe cynique. Ce dernier, comme le montre Foucault dans son cours au Collège de France Le courage de la vérité, pousse à la limite les valeurs que promeut la tradition philosophique. Valeurs qui sont la transparence, la pureté, la droiture et la souveraineté. Or le cynique, à l'instar de Diogène qui vit dans un tonneau et harangue les foules, affronte la colère des gens en « leur donnant l’image de ce que, tout à la fois, ils admettent et valorisent en pensée, et rejettent ou méprisent dans leur vie même (2) ». Le philosophe cynique est sans honte et sans pudeur ; il n'est attaché à rien, jusqu'à la pauvreté et à l'humiliation ; il poursuit de ses critiques les injustes ; il est le vrai roi par rapport au roi existant puisqu'il n'a besoin de rien et renonce à soi-même pour le soin des autres. Le philosophe cynique, en radicalisant les principes que la tradition prétend affirmer, essaie de montrer que la vraie vie n'est pas celle qu'on prétend mener ; elle est autre.

D'une façon parallèle, il y a chez les zadistes une radicalisation de la coopération comme mise en commun, comme partage des efforts et des gains que suppose un travail collectif. Une radicalisation de l'efficacité comme sobriété ; non pas faire le plus possible avec les moyens donnés mais voir comment on peut atteindre un niveau de vie minimal avec des moyens eux aussi minimaux. Enfin, une radicalisation de la flexibilité en dépouillement. On parle de propriété privée ; mais la ZAD n'entend pas devenir « propriétaire » des lieux ; simplement en avoir le droit d'usage pendant un temps ; marquant ainsi que le droit de propriété ne doit pas nécessairement être ce droit « d'user et d'abuser » éternellement de la chose possédée. En quelque sorte, face à une société qui se trompe elle-même en croyant prendre les actions qui la sortiraient de l'ornière sociale et écologique, la ZAD porte l'étendard de la vraie vie, qui ne peut être que radicalement autre. Un peu comme la vie cynique, la vie dans la ZAD prétend être « une vie autre pour un monde autre (3) ».

« La radicalité de ce conflit ne renvoie au fond qu'à la radicalité du problème écologique et économique et à la nécessaire redéfinition de nos modes de vie »

On aperçoit dans la réaction de l'Etat et sa disproportion à quel point un tel événement remet en cause tout un ordre social. Selon Foucault encore, dans Surveiller et Punir, les supplices du XVIIe siècle, avaient à réactiver toute la surpuissance d'un souverain attaqué de manière quasi-personnelle. De nos jours, on ne supplicie plus, on emprisonne. Mais on peut voir dans la répression massive, militaire et complètement disproportionnée qui a eu lieu et continuera peut-être contre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes une forme de cette restauration de la souveraineté. Souveraineté qui a à faire « jouer, jusqu'à son point extrême, la dissymétrie entre le sujet qui a osé violer la loi, et le souverain tout-puissant qui fait valoir sa force (4) ». Et ce pour affirmer le pouvoir et sa supériorité, « rendre sensible à tous, sur le corps du criminel, la présence déchaînée du souverain (5) ». Là encore, gestion différenciée des illégalités : répression militaire contre la ZAD, privilèges de la justice pour les autres.

On nous répondra que nulle société n'est possible sans droit ; certes. Mais il y a souvent eu à travers l'Histoire des lois illégitimes et des revendications illégales et considérées à posteriori comme justes. C'est une question qui se résout dans le débat et le conflit public, qu'il faut parfois assumer. Il n'y a pas consensus en la matière. On nous objectera également que la ZAD est loin d'être aussi indépendante qu'on le prétend ; ne dépend-elle pas aussi de la société avec laquelle elle prétend rompre ? N'y a-t-il pas là un extrémisme qui n'est pas représentatif au fond de la lutte contre l'aéroport, comme l'expliquent certains meneurs de cette lutte (6) ? On peut répondre à cela que tout événement comporte des aspects et significations divers et potentiellement contradictoires en fonction des acteurs qui participent et de leurs buts. Le caractère limité des objectifs des opposants initiaux à l'aéroport n'invalide pas les motifs des autres, et la possibilité que la signification d'un tel événement aille au-delà des objectifs initiaux de la lutte. En effet, la radicalité de ce conflit ne renvoie au fond qu'à la radicalité du problème écologique et économique et à la nécessaire redéfinition de nos modes de vie. Les zadistes nous en avertissent à leur façon ; peut-être devrions nous les écouter.

 

Xenophon Tenezakis est professeur agrégé de philosophie au Lycée Jeanne d'Arc de Nancy et doctorant en philosophie politique à l'Université Paris Est Creteil.

 

Sources :
(1) Voir l'article de G. Pruvost, « Chantiers participatifs, autogérés, collectifs: la politisation du moindre geste », in Sociologie du travail, Paris, Elsevier, 2015, t. 57, p. 95-101 pour un point de vue plus large sur le mode de fonctionnement de la vie dans la ZAD.
(2) M. Foucault, Le courage de la vérité, Cours au collège de France, 1983-1984, Paris, Seuil/Gallimard, « Hautes Etudes », 2009, p. 215.
(3) Ibid., p. 264.
(4) M. Foucault, Surveiller et Punir, in Oeuvres, t. I, Paris, Gallimard, « Pleïade », 2015, p. 310.
(5) Ibid., p. 311.
(6) Voir « Notre-Dame-des-Landes. Quand Françoise Verchère décrit la part d'ombre de la Zad », Ouest France, 19/04/2018 et « Notre-Dame-des-Landes. « Zadistes radicaux, allez voir ailleurs ! » lance le leader anti-aéroport » Ouest-France, 20/04/2018.

 

Photo : © LOIC VENANCE/AFP

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