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Le vacancier, un travailleur qui rêve

Written by Jérôme Lèbre | Aug 9, 2018 11:02:00 AM

Les vacances de rêve sont configurées pour ceux qui ne dorment ni ne rêvent assez. Certains se vantent de peu dormir, se privent de ce sommeil paradoxal où l’activité cérébrale est la plus intense, où le travail psychique est le plus créateur ; ils passent leurs journées à promouvoir un travail efficace mais sans valeur ; s’ils se donnent quelques jours de vacances, la seule idée qui leur vient à l’esprit, c’est de se faire construire une piscine. D’autres dorment et rêvent peu : leurs nuits de locataires sont hantées par l’image de leur propriétaire, leurs dettes, la fragilité de leurs revenus. Ils savent que leurs congés payés vont leur coûter plus que leur salaire. Un credo commercial leur rouvre un marché où acheter du rêve, payable en quatre fois sans frais, dans ces périodes où les prix doublent. 

Il faut imaginer le touriste heureux. Mais s’il cherche à oublier qu’il est en train de ravager la Terre en même temps que son compte en banque, il sait au moins que le rêve ne se convoque pas, ne se réalise pas sur mesure dans le temps qu’on lui a réservé ; il apprend au moins après coup que les « vacances de rêve » s’usent jusqu’à la corde, au point qu’il n’en reste que le sens littéral : ce sont ces périodes où le rêve finit de s’absenter, parce qu’on lui a toujours donné congé.

Le congé : l’autorisation de partir (cumgiet). La vacance : le vide laissé par ce ou celui qui part ; donc d’abord le vide d’un poste, assez inquiétant pour qu’au début des congés payés, certains ouvriers soient revenus sur leur lieu de travail pour s’assurer qu’on ne les avait pas remplacés ; mais ensuite, le vide que crée l’absence de travail, ou le vide de son temps ; ce vide qui habite le travail lui-même ; ce vide qui hante tous les moments de l’existence, laquelle est toujours partance, venue de rien, partant vers rien. 

Le travail est particulièrement propre à évider l’existence et la place qu’il laisse vide est la principale découverte que l’on fait en vacances. Celui à qui on a vraiment donné congé, qui se retrouve sans travail, expérimente le même vide avec le devoir d’y mettre fin, tandis que le vacancier ressent ce devoir sous une forme diffuse, absurde, qui l’incite à travailler en vacances ou à trouver des formes similaires d’occupation, quitte à transformer son hobby (la voile, le bricolage) en effort laborieux manquant de compétence. La solution du Club Med : que chacun puisse abandonner ce qu’il est en train de faire, laisse son surf dans l’eau pour aller jouer au ping pong et la balle qui est allée trop loin pour commander un cocktail ; qu’il puisse à chaque instant prendre congé en laissant son poste au personnel compétent ; qu’il vive l’envers vide d’un travail vide.

De telles vacances transforment en rêve éveillé l’équivalence entre un travailleur qui rêverait de ses vacances et un vacancier de son travail. Elles montrent le renversement toujours possible entre les deux pôles statiques de l’existence, l’un schizophrénique, où une activité frénétique se déroule dans un espace si compact qu’on ne peut plus bouger, l’autre mélancolique, où c’est un espace trop vaste, trop ouvert, uniforme et vide, qui rend le mouvement impossible. C’est ainsi que le travail laisse place à l’abattement sur une plage déserte, que le rêve se fige comme une carte postale (un des symptômes du rêve mélancolique) que le soleil attendu toute l’année devient soleil noir.  

Chaque nuit cependant, le rêve travaille ce vide. Il n’est pas simple réalisation de souhaits forgés en creux au cours d’une journée pénible – être ailleurs, ne rien faire, faire enfin ce qui nous plaît, faire travailler les autres… Il cherche les images d’un désir que rien ne peut assouvir, un désir d’exister que toutes les petites jouissances achetables laissent intact. Les vacances sont l’occasion rêvée, ou mieux, le devoir, de continuer ce travail du rêve, de faire face à la mélancolie. Alors on élabore ce qui s’est présenté, dans cette veille qui était toute l’année, comme notre manière de nous relever, de tenir face au vide.

Les vacances peuvent être ce moment où l’on arrête de travailler pour travailler ce désir de sens. Faut-il alors les dire réussies ? Disons plutôt qu’elles ne se préoccupent pas plus que le rêve de la positivité de leur bilan. A vrai dire je n’aurai rien fait de ce que j’avais « enfin » le temps de faire, lire dix romans, repeindre le salon, revoir les amis perdus, courir cinq kilomètres par jour. Je n’aurai pas changé. J’aurai eu juste le temps de voir où mon désir ne me portait pas, donc aussi qu’il me portait ailleurs.

Ainsi les vacances ne répondent pas à la demande, mais posent question : la même question que le rêve, celle d’un désir qui cesse alors d’être « désir d’autre chose » en devenant désir de l’autre. Non pas de l’inconnu(e) aux hanches canoniques que je devais prendre sur la plage (« dans tes rêves ! ») ; mais de l’autre hors de prise, bien réel, qui a déjà un visage, qui est déjà là sans prendre ma place ni mon poste. Les vacances ne flirtent qu’avec cet inter-dit, avec la possibilité impossible du rapport à l’autre, qui seul fait sens et donne sens aux rêves. En elles il apparaît qu’il n’y a rien entre nous : donc une infinie proximité et un infini éloignement, un espace à la fois compact et vide.

Les vacances redonnent le temps pour cet espace de communication où chacun peut frayer sa voie et l’ouvrir à l’autre : espace mondial où aussi bien les frontières ne se survolent pas, où l’aller est dangereux, ruineux, et le retour forcé, où la Méditerranée peut noyer, la plage n’être jamais atteinte. C’est à lui que les vacances peuvent nous rendre sensibles, c’est cet espace qui continue après elles, dans ce quotidien où tous ceux qui existent, dont ceux qui rêvent du nôtre et risquent pour lui leur vie, ont le droit de voir venir, le devoir de faire revenir, tour à tour, au même poste, l’étrange éclairage des rêves et celui, évident, du soleil.

 

Photo : © Lionel Bonaventure / AFP