Le triomphe de la bêtise, Armand Farrachi

Le triomphe de la bêtise, Armand Farrachi

Via un essai provocateur, Armand Farrachi interroge la bêtise, qui atteint désormais toutes les sphères de notre société.
Par Diane Lisarelli.

En avril 2017, Donald Trump racontait sur la chaîne Fox Business avoir annoncé à son homologue chinois le bombardement de la Syrie devant « la plus belle part de gâteau au chocolat qu’on puisse imaginer ». Dans un style qui lui est propre (abus de superlatifs, constructions grammaticales sommaires, approximations géographiques menant à des confusions de type Syrie = Irak), le président des Etats-Unis se félicitait de l’envoi de 59 missiles Tomahawk sur une base aérienne de la province de Homs au même titre que de la présence d’un dessert hypercalorique sur la table du diner officiel. De ce tableau pathétique Armand Farrachi fait le symptôme d’un mal qui hante notre époque : la bêtise. Non pas l’idiotie chère à Dostoïevski ou Deleuze mais la « bêtise ordinaire, banale, de fond » définie comme suit : « défaut d’intelligence, de raisonnement, de logique, de sens critique, d’humour, difficulté à établir des rapports, à saisir la subtilité, à dépasser les préjugés, trouble du discernement, absence de références due à l’inculture et à l’ignorance, inaptitude à juger, à réfléchir, à estimer une situation ou des conséquences maladresse d’expression, pesanteur d’esprit, propension à la gaffe, à la confusion, perversion du goût, impropriétés diverses paralogismes ce qu’on appelle aussi en un mot plus sonore mais plus cru : la connerie. » Bien sûr, la bêtise comme manière « basse » de penser n’est pas une affection nouvelle. Propre de l’homme, elle a inspiré les plus esprits les plus brillants parmi lesquels Flaubert ou Musil. Mais pour Armand Farrachi ce qui est aujourd’hui inédit c’est « l’abêtissement du monde pris dans son évolution globale, dans son destin, la bêtise au niveau politique… ». Loin du mythe du progrès dans lequel l’Occident se drape depuis les Lumières, nous serions entrés de plain-pied dans le régime de la bêtise.

Au fondement du système capitaliste, la bêtise s’impose comme la condition d’existence des industriels et des politiques, aidés par la presse, l’éducation ou la culture. Partout, selon l’auteur, règnent la laideur, la cupidité, l’égoïsme et l'incompétence. La preuve : face aux foules de captifs béats se dressent désormais des dirigeants « incultes, ignorants de leur histoire et de leur propre culture, enfants de la télévision et de la publicité, privés de références, plongés dans le court terme ou l’immédiat, dans l’impulsif ou dans l’aveugle. »

Misanthrope revendiqué, Armand Farrachi a pour lui une plume tranchante et une cruelle lucidité sur l'époque qu'il autopsie plus qu'il l'ausculte. Ici nul remède au mal qui s'annonce fatal. L'indigence d'idées dans le domaine de l'esprit est comparée à une baisse des défenses immunitaires. En ce sens, la bêtise, virus extrêmement contagieux car appelant par essence à l'imitation et à l'obstination (« C'est une force qui manque à la subtilité », note-t-il) pourrait mener à une pandémie menaçant très directement la vie humaine sur terre. Ecologiste radical, auteur de nombreux pamphlets sur le sujet (Les Ennemis de la Terre, Les poules préfèrent les cages…). Armand Farrachi rappelle que l'espèce humaine, en ne voyant que ses intérêts immédiats ou à court-terme, en détruisant l'environnement, concourt à sa disparition. Malgré quelques envolées réacs (assumées) dans son développement, le constat de Farrachi sur ce point précis est sans appel. Face à lui : peu, voire pas, d'espoir. Il est des gâteaux que l'on ne peut avaler sans s'étouffer.

 

Le triomphe de la bêtise, Armand Farrachi, éditions Actes Sud (collection « Un endroit où aller »), à paraître le 2 mai 2018

 

Photo : Armand Farrachi © DR/Actes Sud