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Le revenu universel, un enjeu à la fois existentiel et social

Written by Abdennour Bidar | Jun 14, 2018 7:21:00 AM

En 1958, dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt envisage pour l’avenir un monde où le travail humain aura été remplacé par celui des machines : « C’est l’évènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libèrera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité ». Mais, poursuit-elle, cette libération risque d’être douloureuse parce que « c’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté ». Vertige de la liberté, vertige du temps libéré pour faire autre chose que de gagner son pain à la sueur de son front… Or, nous y arrivons. Non seulement les machines dotées d’une intelligence artificielle nous remplaceront demain pour effectuer à notre place à peu près toutes les tâches, des plus rébarbatives aux plus complexes, mais la quantité de richesse produite par notre science, technologie et industrie, est désormais telle qu’on peut concevoir la possibilité d’un revenu d’existence versé sans contrepartie d’un travail. L’utopie devient réaliste.

Qu’est-ce qui empêche encore qu’elle se concrétise ? Le système capitaliste, qui veut conserver ses esclaves et continue par conséquent d’organiser la société de telle sorte que le travail soit la seule source de revenu. « Toute ta vie dépendra de l’argent que tu gagneras dans nos entreprises et tout ton bonheur dépendra des produits que tu achèteras dans nos magasins ». Voilà le diktat qu’il impose d’une main de fer à toute la planète. Il maintient de force l’humanité au travail, et sa logique de domination des plus forts produit toute une série de violences : exploitation de l’homme par l’homme, inégalités sociales et misères, etc. Il y a certes des hommes et des femmes heureux au travail mais cela devient un privilège exorbitant face au cortège des souffrances de tous ceux qui sont écrasés, travailleurs précaires, chômeurs, et plus pauvres de toutes les sociétés avilis en bêtes de somme. Face à cela, la revendication du revenu d’existence est d’abord un cri de résistance. Il s’agit de réclamer partout que soit versé à chacune et chacun une somme d’argent lui assurant de vivre au-dessus du seuil de pauvreté – en France ce serait un peu plus de 1000 euros.

Choisir véritablement sa vie

Bien que l’urgence soit là, ce serait cependant une erreur que de réduire ce revenu d’existence à un instrument de lutte contre la précarité et la misère. Son enjeu est encore plus considérable. Hannah Arendt, encore elle, avait bien identifié le défaut de la vie moderne : « société de travailleurs », elle ne nous permet pas d’équilibrer notre temps entre le travail, la politique et la culture. Le travail prend trop de place, trop de temps, et ne soustrait à sa nécessité que les rentiers ou héritiers, ou bien quelques âmes fortes choisissant de vivre chichement d’amour et d’eau fraîche. L’enjeu est donc aussi bien existentiel que social. Le revenu d’existence doit être attribué à tous les membres de la société, pas seulement aux plus démunis, afin que chacun ait l’opportunité de choisir véritablement sa vie, et de la conduire selon ses propres aspirations. Rien de plus étranger cependant, aujourd’hui, à des masses conditionnées à consommer et à se divertir sans se poser aucune question philosophique sur le sens de la vie. Encore un vice et piège du capitalisme. Non seulement il enferme dans le travail, mais il emprisonne aussi dans la trivialité et l’inconscience d’une vie purement matérialiste. Dès lors, l’institution d’un revenu universel ne délivrerait pas automatiquement de la soumission au système en place. La chaîne du travail brisée, celle de la consommation resterait. À moins d’une éducation nouvelle, apprenant à l’individu à faire autre chose de sa liberté que consommer : découvrir le goût des aspirations fondamentales, à s’accomplir, à devenir qui l’on est, à se mettre au service de valeurs et du monde. Celui-ci en aurait bien besoin. Lorsqu’en effet nous réalisons la gravité des périls et désordres actuels, écologiques, économiques ou sociétaux, apparaît encore un autre enjeu du revenu d’existence. Si nous ne bénéficions pas tous du temps libéré qu’il nous donnerait, comment lutter contre tous ces déséquilibres ? La seule solution aux maux gravissimes de notre temps est que nous nous consacrions tous à les résoudre.

Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommationAbdennour Bidar

Éditions Les Liens qui Libèrent.
110 pages, 10 €, paru le 16 mai 2018.

 

Photo : © PHILIPPE HUGUEN/AFP