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Le retour de bâton a commencé

Written by Rebecca Amsellem | Sep 3, 2018 7:21:00 AM

Lorsque les féministes gagnent du terrain, des sanctions absurdes apparaissent. Comme si la perte des privilèges masculins, perte inhérente à l’avancée du combat pour établir une société égalitaire pour les femmes et les hommes, en faisait paniquer quelques uns qui se retrancheraient derrière des règles insensées, établies dans un système profondément patriarcal. Est-ce le milieu du tennis qui est totalement conservateur et réfractaire aux avancées de la cause des femmes ou n’est-il qu’un signe que le combat féministe doit encore affronter, dans tous les milieux, des réfractaires à la remise en cause des privilèges masculins ?

Dernier épisode en date, la tenue de deux joueuses de tennis, l’une américaine et numéro 1 mondiale, Serena Williams, et l’autre française, Alizé Cornet. À quelques jours d’intervalle, deux hommes ont cru bon de faire du zèle en usant de leur pouvoir pour critiquer et même sanctionner en vertu des règles établies pour la seconde. Le Président de la Fédération française de tennis, Bernard Giudicelli, a indiqué dans une interview donnée fin août à Tennis Magazine que la dernière tenue portée par la star mondiale du tennis, Serena Williams, ne sera plus acceptée à Roland Garros. Ses justifications ? « Je crois qu'on est parfois allé trop loin. » « Il faut respecter le jeu et l'endroit. » « Tout le monde a envie de profiter de cet écrin ». Des vraies raisons (sic) donc qui permettent de justifier l’interdiction pour Williams de porter une tenue réalisée spécifiquement pour ses problèmes de santé.

A l’US Open le 28 août, Alizé Cornet revient sur le court pour la reprise de son premier match. Elle se rend compte que son T-Shirt est à l’envers. Elle a deux choix : revenir au vestiaire pour le retourner (ce qui retarderait la reprise du match) ou le faire sur le court. Elle choisit la seconde option. Ce qui l’amène à se retrouver quelques secondes (oui, nous parlons de secondes) en brassière sur le terrain de tennis. L’arbitre lui donne instantanément un avertissement. Evidemment, inutile de rappeler les nombreuses fois où les joueurs de tennis ont changé de T-Shirt sans sortir du court. Dès le lendemain, l’US Open a diffusé un communiqué de presse précisant que « tous les joueurs peuvent se changer quand ils sont assis sur leur chaise », rapporte L’Equipe, mais aussi, pour les joueuses qui le souhaitent, « dans un endroit plus privé ».

Critiquée pour être trop couverte pour la première, sanctionnée pour n’avoir pas été assez couverte pour la seconde, c’est à croire que cela n’a rien à voir avec la tenue mais avec le fait de contrôler le corps des femmes. Ce n’est pas sans rappeler les arrêtés municipaux qui avaient interdit le port du burkini au bord de la plage ou encore les injonctions qui veulent interdire aux femmes d'être seins nus dans l’espace public (pour allaiter par exemple). Ce n’est donc pas une question de pudeur, de liberté ou tout autre argument hasardeux qui a déjà pu être invoqué. Il s’agit d’établir de nouvelles règles qui permettront : 1) d’affirmer plus encore la domination masculine, 2) de dissuader les femmes d’avoir de nouvelles velléités d’émancipation. Le retour de bâton.

« Le retour de bâton contre les droits des femmes n’a rien de nouveau », rappelle ainsi l’autrice américaine Susan Faludi dans son essai Backlash, la guerre froide contre les femmes (éd. Des Femmes/Antoinette Fouque). « En effet, il s’agit d’un phénomène récurrent : il revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, une gelée apparemment inévitable des brèves floraisons du féminisme ». Elle écrit ces mots en 1991, aux États-Unis. Alors, on entend partout que la société n’a jamais été aussi favorable aux femmes. « Et pourtant ». « La vérité, c’est que nous assistons depuis dix ans à une revanche, à une puissante contre-offensive pour annihiler les droits des femmes », pour faire croire que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme. » Ce n’est pas la première fois que le système patriarcal veut contrôler davantage le corps des femmes alors qu’elles acquièrent plus de droits politiques et économiques. Faludi rappelle ainsi que les États-Unis ont « offert » aux femmes le concours de beauté « Miss America », véritable laboratoire d’institutionnalisation du mythe de la femme parfaite – mince et blanche – la même année où les femmes blanches ont acquis le droit de vote. Le retour de bâton a commencé. Tenons-nous prêtes à le contrer.

 

Photo : Serena Williams © CHRISTOPHE SIMON/AFP