« Le problème des utopies, c’est qu’on les réalise ! »

« Le problème des utopies, c’est qu’on les réalise ! »

Dans son dernier livre « Où atterrir ? », le philosophe n’utilise qu’une seule fois le mot d’utopie, auquel il ne goûte guère.

Franc-tireur aujourd’hui consacré, le philosophe et sociologue Bruno Latour a été l’un des premiers penseurs français à se saisir de la question écologique, à refuser d’en laisser le monopole aux sciences « dures » et au personnel politique. Si Où atterrir ?, son tout dernier livre, se nourrit de ses nombreux travaux antérieurs, il adopte un registre assez nouveau : réduisant au minimum les références et les démonstrations, se départant de la bonhomie virtuose dont il est coutumier, le philosophe trahit une réelle inquiétude. Ce livre est moins un essai qu’un cri, une interpellation, un signal d’alerte.

Frappé par l’élection de Trump et surtout par le Brexit, Bruno Latour en appelle à une rapide réaction collective face à l’accélération de la catastrophe écologique. Il n’utilise qu’une seule fois le mot « utopie », auquel il ne goûte guère. Selon lui, celle-ci n’a nullement reflué, elle a au contraire triomphé avec la globalisation, qui a fait advenir un modèle suicidaire de civilisation hors-sol – ce non-lieu étymologique de l’utopie. Il nous faut réatterrir, redevenir des Terriens, en substituant la notion de monde à celle de globe, en retrouvant aussi un sol, des « terrains de vie » – plutôt que des territoires, qui risquent souvent de verser dans un repli populiste ou nationaliste, lui aussi hors-sol, en cela qu’il promet un isolement impraticable. L'essayiste sort de sa réserve en défendant deux moyens d’y parvenir : un grand volontarisme européen au lendemain du Brexit et un remake des cahiers de doléances de 1789. D’autres utopies ? Bien plutôt le comble du réalisme.

À lire
Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, éd. La Découverte, 160 p., 12 €.

 

Une utopie qui a hélas réussi : pourrait-on résumer ainsi votre conception de la globalisation ? Vous rappelez que le globe n’est pas la seule manière de penser ou de représenter le monde qui nous environne… 

Bruno Latour. L’idée du globe, avant de devenir nocive, a été le grand horizon positif de la modernité, celui de la découverte, qui est d’ailleurs, dans son aspect cartographique et géographique, contemporain de l’invention du terme et du genre littéraire de l’utopie : L’Utopie de Thomas More suit immédiatement la découverte de l’Amérique. Le globe a d’abord été l’utopie même. Il est devenu aujourd’hui dystopique, à partir du moment où on ne peut intégrer à ce globe l’horizon politique qui a pu être celui de la modernité, c’est-à-dire le développement « à l’américaine » de 9 milliards d’individus. Le globe (non au sens de la cartographie ni comme s’il était vu depuis l’espace, mais en tant que figure symbolique) devient alors difficile à concilier avec cette version du développement. À ce moment-là, il est clair qu’un des deux termes doit être reconsidéré. Soit le développement de 9 milliards d’individus, soit la notion de globe elle-même. Ce qu’on enregistre politiquement en ce moment lors des élections, dans tous les pays du monde, exemplairement avec le Brexit et l’avènement de Trump, c’est ce retournement général, ce sentiment : ah oui, en fait, cette idée du globe est une utopie, et il faut maintenant se retourner vers une autre définition de l’appartenance, tout aussi mythique, qui est l’État national au mieux, et le groupe ethnique au pis. Avec des variantes entre les deux, comme la Pologne…

Pour vous, les populismes contemporains parviennent à fusionner deux logiques hors-sol a priori inconciliables : le profit sans entrave de la globalisation libérale et le mythe d’un territoire complètement coupé de l’extérieur.

C’est vrai que les partisans du Brexit conjuguaient l’idée d’un Empire britannique global avec un repli dans un imaginaire riquiqui, mais on voit bien que personne n’a vraiment accroché. Ils sont dans une totale confusion morale. Trump est allé plus loin : il a effectivement inventé une nouvelle configuration, deux utopies mélangées. D’un côté, la grande utopie globale, exagérée à un point extraordinaire (l’enrichissement de 1% de l’Amérique, les 1% des 1% peut-être même maintenant), et en même temps le fantasme du retour à une Amérique des années 1960 ou 1950 (comme d’ailleurs l’Angleterre du Brexit), ce qu’on appelait les Trente Glorieuses en France. C’est aussi une uchronie, un retour dans le passé. Trump prétend simultanément qu’il va enrichir les quelques milliardaires du pays, défendre le petit peuple à l’intérieur de murs bien établis et chasser tous les migrants. Inutile de beaucoup travailler pour comprendre que c’est une combinaison impossible, sauf si on parvient à soutenir envers et contre tout qu’on ne touche toujours pas aux limites écologiques de la Terre. Les deux pays qui ont vraiment inventé la globalisation, la Grande-Bretagne et les États-Unis, sont les premiers à fuir devant la crise écologique.

Vous allez jusqu’à soutenir que l’utopie n’est plus le fait des doux rêveurs ou des révolutionnaires, mais de l’oligarchie dominante. Selon vous, si celle-ci peut officiellement nier la crise écologique, elle a intégré qu’il n’y aurait plus de place pour tout le monde sur une Terre épuisée : son utopie consiste à s’enfuir dans les paradis fiscaux, les plateformes offshore…

C’est un extraordinaire escapisme. L’offshore, c’est devenu un pays, qui est d’ailleurs de plus en plus étudié par les sciences sociales anglo-américaines. Cela apparaît comme une utopie pour nous, qui sommes encore ancrés dans des nations, mais c’est un vrai pays. On pourrait imaginer de dessiner, sur une carte du monde, l’Offshore, avec ses règles, sa population, ses hallucinants réseaux financiers. Cela rappelle assez les cartes qui, depuis Thomas More, accompagnent les récits utopiques. On assiste par ailleurs à l’émergence d’un futurisme nouveau, qui fusionne la recherche spatiale (le fantasme de coloniser Mars), la robotique, la génétique et l’informatique. C’est le rêve des posthumanistes californiens. Mais on voit bien que ce n’est pas du tout un projet de civilisation pour les 9 milliards de Terriens, plutôt pour une élite fortunée. Le futurisme du XXe siècle se présentait comme partageable, en principe au moins : c’était pour tout le monde, on allait tous vivre comme en Amérique. C’est impensable maintenant.

Vous appelez à dépasser l’axe local-global, dans lequel restent enferrées selon vous la gauche comme la droite…

Mon objet, c’est de sortir la politique de son penchant utopique. À ce propos, il y a un grand auteur méconnu, c’est Éric Voegelin, l’auteur des Religions politiques. Dans sa Nouvelle Science du politique (1952), il formalise admirablement le caractère catastrophique de l’utopie de gauche comme de droite, depuis les premiers puritains. Pour lui, la politique est toujours utopique car elle confond le Ciel et la Terre… C’est à la fois non religieux et non politique. La politique a été mangée, selon lui, par cette perversion du religieux… Le problème des utopies, c’est qu’on les réalise ! Ça rate, et du coup on méprise la capacité matérielle de la politique de réaliser des choses. C’est à cause de tout cela qu’on se retrouve dans une situation où on est brusquement étonné d’avoir à atterrir sur une Terre dont on aurait pu mesurer les capacités et l’importance avant. L’idée d’un marché mondial est une utopie au sens propre du terme. Au fond, les Modernes n’ont jamais défini précisément sur quel genre de matérialités le monde repose. On critique bizarrement les vrais utopistes pour leur manque de réalisme. Mais il faut considérer que l’horizon de la modernité est aussi irréaliste. Les Modernes les plus enthousiastes ne sont pas fichus de définir aujourd’hui la température de l’endroit où on va vivre. Si on dépasse 2 °C, ce n’est plus du tout la même situation, et certains parlent même de 6 °C ou 8 °C. On reste stupéfié devant une telle incertitude. L’économie n’a pas d’accrochage terrestre, les économistes ayant transformé la science de la rareté en une science de l’infini. Et ce exactement au moment où le début de la crise écologique se voyait clairement. De même, la façon dont on pose les questions politiques est abstraite, pas du tout matérialiste. On nous a bassinés pendant trois siècles en racontant que la pensée moderne était trop matérialiste et qu’on avait perdu notre spiritualité. C’est complètement faux. On n’était pas matérialiste, on était dans une espèce de rêve, magnifique il faut le reconnaître.

Pour contrer l’utopie, vous préconisez d’en revenir aux cahiers de doléances – ce qui peut paraître utopique au sens usuel…

En janvier 1789, la France connaît une crise incommensurable, à la fois morale, financière, climatique aussi, après trois étés successifs de disettes. Et curieusement, en six mois, elle parvient à organiser la réalisation de ces fameux cahiers de doléances, cette extraordinaire opération bottom up de définition, d’attribution de responsabilités et de suggestions de changements extrêmement détaillées. À chaque fois que j’interviens quelque part, j’essaie de tester la faisabilité de cette affaire aujourd’hui. C’est passionnant parce qu’on voit l’extraordinaire difficulté qu’on a maintenant, à cause de la globalisation, à simplement définir ce qui nous permet de subsister. Les doléances, dire « ici, il faudrait faire ceci ou cela », sont devenues très difficiles à articuler. C’est comme si on avait perdu la capacité à décrire le territoire dont on dépend, en reconnaissant qu’il est difficile de savoir à qui on le décrit. Parce que, dans chaque petit village et a fortiori dans chaque ville, il y a des gens qui appartiennent à des mondes complètement différents. Internet pourrait sans doute aider à relancer ces cahiers de doléances... En 1789, tous les villages français, en six mois, sont parvenus à réaliser cette expérience de description des terrains de vie. C’est géographiquement très précis : en ce sens, c’est vraiment l’anti-utopie, et c’est pour cela que ça m’intéresse. Même si la question de la représentation politique (et notamment celle des non-humains) m’intéresse toujours, cet enjeu de la description me paraît aujourd’hui fondamental. Si la politique paraît hors-sol, c’est parce qu’on a de la peine à décrire le terrain qu’on est prêt à défendre ou à soigner. Si on ne le sait pas, la politique demeure quand même très vide. Il émerge aujourd’hui des expériences comme les ZAD qui donnent à voir un certain modèle de reterritorialisation. Ce n’est pas du tout mon style, mais en même temps il faut reconnaître les innovations politiques là où elles sont. Elles sont toutes bonnes à prendre. Il faut être absolument omnivore en politique.

Le grand terrain que vous investissez à la fin du livre, c’est l’Europe. Vous finissez sur une déclaration d’amour à l’Europe assez surprenante.

Oui, cela surprend beaucoup de gens, et cette surprise m’étonne beaucoup. Apparemment les gens ne conçoivent pas l’Europe comme un territoire, comme une patrie. C’est pourtant la bonne échelle, l’Europe. Et c’est un espace géopolitique essentiel, à l’époque du Brexit, de Trump et de Poutine. L’Europe ne se confond pas avec l’Union européenne, qui n’en est qu’une partie – tout comme la France ne se confond pas avec l’État français. Au passage, l’UE a été importante tout de même, parce que les innovations administratives sont très utiles, et quand même civilisatrices. On a oublié ce que c’était, la France isolée avant l’Europe, du point de vue des règlements, des capacités… Bref, les gens ont l’air surpris qu’on puisse parler de l’Europe comme d’un lieu, comme d’un territoire vécu. C’est pourtant cet espace-là que la Grande-Bretagne a quitté, sans comprendre qu’elle quittait une civilisation. 

Un des grands débats, concernant l’Europe, est la manière dont elle s’ouvre ou se ferme. Les mouvements populistes prospèrent sur le sentiment que l’Europe ne protège pas les Européens.

Ah, ça c’est très grave, oui, il faut qu’elle protège bien sûr. Nous n’en avons pas fini avec le problème des frontières et des « enveloppes », comme dirait Peter Sloterdijk. On ne peut se passer des enveloppes pour exister. Dans les années 1970, on nous bassinait avec le nomadisme, cette idée que l’on peut vivre dans l’espace sans combinaison. Qu’est-ce que c’est donc que de sauter dans l’espace ? C’est un autre aspect de l’utopie du global, ça. Le nomadisme, le fait de pouvoir se déplacer partout, signale aujourd’hui une appartenance à un monde très précis, qui regroupe très peu de gens dans l’offshore. Ils ont la capacité de bouger – c’est un vieux thème réactionnaire d’ailleurs, contre les élites déterritorialisées et déracinées. Je ne vois pas comment on peut vivre sans se sentir un minimum protégé. D’ailleurs, ceux qui sont contre le protectionnisme sont généralement très bien protégés individuellement… Quoi qu’il en soit, la crise écologique oblige à réinventer des enveloppes. Certaines sont des frontières nationales, et il faut savoir comment on les traite. Schengen par exemple, c’est quoi comme espace ? Est-ce qu’on y tient ? Est-ce qu’on y adhère ? Quels sont les investissements qu’on fait pour y avoir simultanément fermeture et ouverture, ce qui est toujours le problème général des enveloppes ? Sloterdijk a parfaitement compris que c’était la question politique la plus importante. Simplement elle prend une urgence maintenant beaucoup plus grande. On ne peut se contenter de taxer de populisme les gens qui vont vers une version très nationale ou ethnique des frontières. On ne peut se contenter de dire qu’il ne faut pas fuir la globalisation, mais plutôt convenir que le besoin de protection contre la globalisation est légitime. Sauf qu’elle peut prendre des formes très différentes… La gauche n’est pas préparée à ça, parce qu’une large part de son ADN réside dans l’émancipation des contraintes traditionnelles, et notamment les frontières. Ce qui est bien sûr aussi légitime, c’est là tout le problème. Il y a beaucoup de travail devant nous. Concernant l’Europe, le départ des Britanniques constitue quand même un grand événement. Il y a là une occasion historique pour l’Europe. Bien sûr, elle est grandement responsable de la catastrophe écologique, sans parler des deux guerres mondiales… Mais elle est précisément consciente de ses crimes et de ses responsabilités. L’anthropologue américaine Anna Tsing a récemment écrit dans Le Champignon de la fin du monde (La Découverte) que notre horizon consiste à vivre dans les ruines du capitalisme, et je crois que l’Europe est bien placée pour comprendre cela.

Propos recueillis par Hervé Aubron
(Retranscription de l’entretien : Alice Chomy)