« Le privé est politique »

« Le privé est politique »

En 68, les militantes féministes bousculent ce qu'ont été les batailles traditionnelles du mouvement ouvrier. Selon Clémentine Autain, en intégrant des questions liées au sexisme, au racisme et à la xénophobie, mai 68 a complexifié le combat émancipateur pour le rendre plus juste.


Transcription :

Bonsoir à toutes et tous. Je suis ravie de vous parler d’un slogan qui me tient à cœur : « Le privé est politique », qui est une bonne entrée en matière sur 68. J’avais hésité avec un autre slogan auquel je tiens aussi beaucoup : « Ne me libère pas, je m’en charge », une leçon de l’histoire magnifique, très marxiste en réalité dans son essence… Mais j’ai choisi « Le privé est politique », car ce qui m’intéresse dans 68, c’est le moment mai-juin 68, mais également ce qu’il y a eu avant et après.

Je veux en particulier parler de la question des femmes, puisque l’égalité n’est pas très présente en 68. Ce n’est pas une question première, même si on se souvient que ça commençait par une mobilisation à Nanterre contre les dortoirs non-mixtes : les garçons ont envahi le dortoir des filles en disant « Y’en a ras le bol, on veut des dortoirs mixtes ». Ça a été un déclencheur, une étincelle.

« Le privé est politique » est sans doute une des plus grandes inventions. Le mot est un peu fort mais c'est en tout cas la cristallisation créative des années 68. Avec ce slogan, on a commencé à décortiquer des espaces de vie qui n’étaient pas vus comme politiques, et les femmes se sont approprié cela. Elles ont fait des merveilles de ce slogan, ont commencé à réfléchir à leur quotidien, et sont parties dans des réunions non-mixtes qui ont donné lieu au Mouvement de Libération des Femmes (MLF), plutôt à partir des années 70. Ce qu’elles vivaient n’était pas le partage des taches domestiques, mais les violences sexuelles et sexistes, à la maison, dans la rue.

Avant, la question des femmes avait été posée par la première vague féministe, celle de la IIIe République, sous des termes liés aux droits politiques. La revendication était notamment celle des suffragettes : pouvoir entrer dans la sphère politique. La hiérarchie des sexes très forte entraînait une répartition entre le privé pour les femmes, et la sphère publique et politique, réservée aux hommes. La première génération féministe a permis l'entrée des femmes ans la sphère publique et politique : « Nous avons le droit de voter, d’avoir une carte d’identité, d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de notre mari ».

Soixante-huit, qui est la deuxième vague féministe, propose de travailler autour de cette sphère privée qui était dédiée aux femmes. Elles trouvent dans leurs échanges une dimension d’oppression collective qui devient politique. A partir du moment où ça devient politique, ce n’est plus une question simplement liée à l'histoire individuelle mais à quelque chose qui peut être bouleversé et changé. C’est considérable dans l’histoire de l’humanité – et je pèse mes mots – car la révolution féministe est une révolution historique incroyable dont on ne mesure pas encore la portée. Il faut se rendre compte qu’à partir du « privé est politique », on entre dans la sphère privée et on découvre que les situations des femmes se ressemblent et que cette question est éminemment politique. Ce bouleversement est considérable, il touche à des questions relatives à la maison et devient un enjeu pas seulement politique, mais économique aussi. Les femmes se disent : « On produit de la richesse, on fait des enfants, des taches domestiques et cela n’apparaît pas dans le PIB, cela échappe totalement à la conscience politique ». Aujourd’hui, quand on voit le mouvement #MeToo, quand on voit les revendications féministes, elles ne seraient pas possibles s’il n’y avait eu ce temps non-mixte où on a décortiqué ce qui échappait au politique. Je vous parle du MLF mais cela va évidemment beaucoup plus loin.

Quand on va plus loin, on se rend compte qu’à partir du « privé est politique », la revendication féministe prend une ampleur toute nouvelle, et d’autres champs peuvent aussi être expérimentés, explorés. Du point de vue de la culture du mouvement ouvrier, qui est contrairement aux idées reçues aussi à l’œuvre en 68, c’est aussi des revendications sur les salaires, sur la place des syndicats. A la faveur de 68, ce que l'on considérait comme central, c'est à dire l'économico-social est percuté par la volonté de faire entrer la place des femmes mais aussi des discriminations, la question raciste, puis – j’y reviendrai peut-être tout à l’heure – l’écologie, qui entre par d’autres portes.

Avec « Le privé est politique », le mouvement féministe percute fortement la tradition du mouvement ouvrier. (...) Ce n’est plus simplement l’ouvrier et le patron, mais ce sont les femmes vis à vis des hommes (comme catégories, évidemment), ce sont des travailleurs immigrés, exploités, c'est la question de l’écologie qui entre elle aussi en scène dans la foulée des années 70. Peut-être que vous ne le savez pas non plus parce que la question écologique n’est pas présente en mai-juin 68. En revanche, dans la foulée, il y a bien une jonction, quelque chose d’assez neuf qui se pense autour de la bataille contre les centrales nucléaires, et d’autres mouvements environnementalistes qui rencontrent d’autres milieux venus de l’extrême gauche et qui commencent à inventer l’écologie politique, qui notamment est cristallisée par la candidature de Dumont en 1974. Tout au long des années 70, l’écologie politique commence à prendre de la place et à se façonner pas simplement comme lutte environnementale associative, mais comme un combat politique à part entière.

Tout cela bouscule ce qu’ont été les batailles traditionnelles du mouvement ouvrier. Cinquante ans après mai 68, je pense qu'on n’a pas totalement digéré, intégré, ce que suppose un projet politique progressiste : intégrer la place des femmes, la question du racisme et l’écologie politique dans un projet qui prendrait tout à bras le corps, qui ne considérerait pas qu’il y a un primat de l’économico-social classique, puis le reste qui serait accessoire, comme on peut le lire chez Slavoj Zizek. Il explique sans détours qu’il y a la question du capitalisme, et que le reste – les batailles pour LGBT, le féminisme, l’écologie – nous détourne du combat central, qui est la lutte contre le capitalisme. Ce que je veux juste vous dire, c’est que 68 a complexifié le sens du combat émancipateur et nous a donné des clés pour le rendre plus juste, pour lui permettre de mieux appréhender des champs de la vie qui jusque là échappaient à l’espace politique. Aujourd’hui encore, je trouve, à mon goût, que certaines batailles restent perçues par certains comme secondaires.

A la faveur de 68, on a quand même réussi à faire en sorte que ces questions soient considérées comme politiques à part entière. Donc on leur doit quand même une fière chandelle à ces femmes qui se sont battues difficilement et qui ont commencé en 70 par un slogan humoristique. On a souvent l’image des féministes comme étant des femmes assez peu drôles, ce qui n’est absolument pas le cas. Elles ont commencé par déposer une gerbe sous l’Arc de triomphe en disant : « Plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ». Elles se sont dit, « on est en août, les journalistes n’ont rien à faire », c’était le 9 août, et c’est comme ça que le Mouvement de Libération des Femmes est né. C’est un mouvement qui a – par l’entre-soi des femmes, parce qu’on sait aujourd’hui qu’il y a pas mal d’a priori sur ce qu’on appelle les réunions non-mixtes – reçu beaucoup de critiques. Si à ce moment là les femmes ne s’étaient pas réunies entre elles, elles n’auraient pas pu déconstruire et construire le discours politique qui aujourd’hui nous permet de bénéficier de libertés qui n’existaient pas autrefois, ou de pouvoir mettre sur la table publique des sujets impensables avant cette période. C’est une période de déconstruction, d’invention. (...) 


Clémentine Autain est la députée France Insoumise de la 11ème circonscription de Seine Saint Denis.


Photo : Clémentine Autain © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control